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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2302245

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2302245

vendredi 22 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2302245
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 24 août 2023 et le 9 janvier 2024, M. E, représenté par Me Blache, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 26 mai 2023 par laquelle le préfet du Calvados lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, ensemble l'arrêté du 20 décembre 2023 par lequel le préfet du Calvados lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de trois mois à compter du jugement à intervenir, et dans l'attente, de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de travail sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

L'arrêté attaqué :

- est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- est insuffisamment motivé.

La décision de refus de titre de séjour :

- méconnaît l'article L. 432-1 et l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le refus de séjour est disproportionné par rapport à l'intensité de la vie familiale ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours :

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 janvier 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 12 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 20 février 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- et les observations de Me Lelouey, substituant Me Blache et représentant M. B.

Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant albanais né le 24 janvier 1991 en Albanie, déclare être entré sur le territoire français le 24 février 2019. Il a déposé une demande d'asile en Allemagne le 15 juillet 2015 et a fait l'objet d'un enregistrement en procédure Dublin en France le 1er février 2018. Suite au rejet par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) de sa demande d'asile le 28 mai 2018, il a quitté le territoire français avant de demander le 30 avril 2019, muni d'un passeport revêtu d'un visa long séjour italien délivré en Albanie, le réexamen de sa demande d'asile, qui a été rejeté le 30 juillet 2019 par l'OFPRA. M. B n'a pas saisi la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) et a fait l'objet, par un arrêté notifié le 26 septembre 2019, d'une obligation de quitter le territoire français avec interdiction de retour sur le territoire français durant un an. Le requérant a déposé le 26 janvier 2023 une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui a été implicitement rejetée par une décision du 26 mai 2023. Par un arrêté du 20 décembre 2023, le préfet du Calvados a explicitement rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de renvoi. Par la présente requête, le requérant demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre la décision implicite de refus de séjour :

2. Si le silence gardé par l'administration sur une demande dont elle a été saisie a fait naître une décision implicite de rejet, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement se substitue à la première décision. Dans ce cas, les conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête, dirigées contre la décision implicite par laquelle le préfet du Calvados a rejeté la demande de délivrance de titre de séjour présentée par M. B, doivent être regardées comme dirigées contre l'arrêté 20 décembre 2023 par lequel le préfet du Calvados a explicitement rejeté cette demande.

Sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre l'arrêté préfectoral du 20 décembre 2023 :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

4. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 14-2023-243 du 4 octobre 2023, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme D F, cheffe du bureau du séjour, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions du bureau du séjour, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

5. En second lieu, et eu égard à ce qui a été exposé au point 3 du présent jugement, l'arrêté du 20 décembre 2023 vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment ses articles 3 et 8, ainsi que les articles L. 412-5, L. 432-1, L. 423-23, L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et mentionne les éléments relatifs à l'ancienneté du séjour du requérant en France, ceux concernant sa situation familiale sur le territoire ainsi que les éléments relatifs à la menace à l'ordre public que constitue sa présence en France. Il résulte en outre des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que lorsque l'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour à l'occasion d'une demande de titre de séjour, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour avec laquelle elle se confond. Ainsi, ces décisions, qui n'avaient pas à mentionner tous les éléments de fait relatifs à la situation du requérant, énoncent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre le requérant en mesure d'en discuter utilement les motifs. En conséquence, le moyen tiré du défaut de motivation de l'arrêté du 20 décembre 2023 doit être écarté.

En ce qui concerne le refus de la délivrance du titre de séjour :

6. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

7. M. B, entré sur le territoire français le 24 février 2019 selon ses déclarations, fait valoir qu'il a résidé régulièrement en Italie, puis de manière stable en France depuis le mois de janvier 2020 avec Mme C, ressortissante française avec qui il allègue vivre en concubinage depuis cette date. Toutefois, par les pièces qu'il produit datées de 2022 et 2023 et les témoignages de l'entourage, le requérant ne justifie pas, à la date de l'arrêté attaqué, d'une communauté de vie avec Mme C qui serait particulièrement ancienne, longue ou stable. La circonstance que Mme C ait un enfant d'une première union est sans incidence sur l'appréciation portée par le préfet sur la vie privée et familiale du requérant, alors qu'il n'est pas allégué que M. B contribuerait effectivement à son éducation. S'il se prévaut de la durée de sa présence en France, le requérant s'y est maintenu irrégulièrement, n'a pas exécuté ni contesté l'obligation de quitter le territoire français qui lui a été notifiée le 26 septembre 2019 avec interdiction de retour sur le territoire national d'une durée d'un an et n'a sollicité son admission au séjour que le 26 janvier 2023, soit près de quatre années après son entrée irrégulière en France. Il n'est pas contesté que le requérant conserve des attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 28 ans et où résident toujours ses parents ainsi qu'en Italie où réside sa sœur. En conséquence, la décision attaquée ne porte pas, en l'espèce, une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Ainsi, le préfet du Calvados n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme pour refuser l'admission au séjour de M. B. Ces moyens doivent, par suite, être écartés.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

9. Le requérant fait état de ce qu'il justifie d'un contrat de travail à durée indéterminée en tant qu'ouvrier polyvalent qualifié depuis le 1er juillet 2020 au sein de l'entreprise Avisol spécialisée en négociation de matériaux de construction, après un contrat à durée déterminée d'octobre 2019 à mars 2020, et d'une ancienneté de travail de plus de trois ans. S'il produit au dossier 36 bulletins de salaires à la date de l'arrêté attaqué, le seul fait de détenir un contrat de travail n'est pas de nature à constituer un motif exceptionnel de nature à justifier la délivrance d'un titre de séjour. Par ailleurs, M. B ne peut utilement se prévaloir de la circulaire du 28 novembre 2012 relative aux conditions d'examen des demandes d'admission au séjour déposées par des ressortissants étrangers en situation irrégulière dans le cadre des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont les orientations générales, adressées par le ministre de l'intérieur aux préfets pour les éclairer dans la mise en œuvre de leur pouvoir de régularisation, ne constituent pas des lignes directrices dont il est possible de se prévaloir à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir. Enfin, si le requérant produit au dossier des attestations témoignant de sa bonne intégration dans son environnement personnel et professionnel et de son investissement dans son travail ainsi que ses déclarations d'impôt sur les revenus 2021 et 2022, ces éléments ne suffisent pas à caractériser une insertion particulière. Ainsi le requérant ne justifie pas de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels qui justifieraient son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne remplit pas davantage les conditions lui permettant de se voir délivrer à titre exceptionnel une carte de séjour portant la mention " salarié ". Dans ces conditions, le préfet du Calvados a pu, sans méconnaître les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et sans entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation, refuser l'admission au séjour de M. B. Ces moyens doivent, par suite, être écartés.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire () ". Aux termes de l'article L. 432-1 du même code : " La délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle ou d'une carte de résident peut, par une décision motivée, être refusée à tout étranger dont la présence en France constitue une menace pour l'ordre public ".

11. Il ressort de la lecture de la décision attaquée que le préfet a considéré que la présence en France de M. B était susceptible de constituer une menace pour l'ordre public, aux motifs que celui-ci a fait l'objet le 28 février 2018 d'une condamnation à trois mois d'emprisonnement avec sursis pour tentative de vol en réunion. Si le requérant, qui ne conteste pas sérieusement la matérialité de ces faits, conteste en revanche l'appréciation portée par le préfet quant à la menace à l'ordre public qui en découlerait, il résulte de l'instruction que ce motif est surabondant et que le préfet aurait pris la même décision s'il ne l'avait pas pris en compte. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet a commis une erreur d'appréciation de cette menace est sans incidence sur la légalité de la décision contestée.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

12. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7 du présent jugement, la décision attaquée ne porte pas, en l'espèce, une atteinte disproportionnée au droit du requérant à une vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Ce moyen doit, par suite, être écarté.

13. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux point 7 et 11 du présent jugement, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet du Calvados aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle. Par suite, le moyen sera écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 20 décembre 2023 doivent être rejetées.

Sur les autres conclusions :

15. Par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mars 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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