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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2302526

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2302526

vendredi 24 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2302526
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP BRODIN & HELLOCO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 26 septembre et le 17 octobre 2023, M. B A, représenté par la SCP Brodin et Helloco, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 août 2023 par lequel le préfet de l'Orne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, au préfet de l'Orne de lui délivrer un titre de séjour " salarié " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte, d'annuler la décision portant obligation de quitter le territoire français et de lui délivrer sans délai, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 700 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

La décision de refus de titre de séjour :

- est entachée d'incompétence ;

- est entachée d'erreurs de fait ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en méconnaissance de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- est entachée d'incompétence ;

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation du requérant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle du requérant et au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La décision fixant le pays de destination :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par des mémoires en défense, enregistré les 6 et 19 octobre 2023, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 29 septembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 26 octobre 2023.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch ;

- et les observations de Me Châles, substituant la SCP Brodin et Helloco, pour M. A.

Le préfet de l'Orne n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né en 1994 à Zarzis (Tunisie), est entré de manière irrégulière en France en mai 2017 selon ses affirmations. Saisi le 28 février 2023 d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour en tant que salarié sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de l'Orne a, par un arrêté du 23 août 2023 dont il est demandé l'annulation, rejeté la demande de titre de séjour, a obligé M. A à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé son pays de destination.

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

2. Par un arrêté n° 1122-2023-10009 du 11 mai 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Orne le 22 mai 2023, le préfet de l'Orne a donné délégation à Mme Marie Cornet, secrétaire générale de la préfecture de l'Orne et sous-préfète, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'État dans le département de l'Orne, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit, par suite, être écarté.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, si la décision contestée mentionne de façon erronée que la date de signature du contrat à durée indéterminée est 2022, alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'elle est de 2020, cette inexactitude matérielle n'a pas été susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision attaquée et n'est, par suite, pas de nature à l'entacher d'illégalité. L'erreur de fait doit donc être écartée.

4. En deuxième lieu, si le requérant soutient que le préfet de l'Orne a entaché sa décision d'inexactitude matérielle en estimant qu'il ne produisait, à l'appui de sa demande de titre, aucune demande d'autorisation de travail pour une date de début prévisionnelle du contrat du 1er décembre 2020, alors qu'il avait obtenu un récépissé de dépôt en ligne le 30 novembre 2021 de la part du service interrégional compétent, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'une autorisation de la part de la direction régionale des entreprises de la concurrence, de la consommation du travail et de l'emploi ait été accordée suite à cette demande. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que le requérant n'a pas sollicité de demande de titre de séjour sur le fondement de l'article 3 de l'accord franco-tunisien. Il ne ressort pas des termes de l'arrêté attaqué que, pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par M. A, le préfet se soit fondé sur l'absence de contrat de travail visé aux dispositions de l'article L. 5221-2 du code du travail. En conséquence, M. A ne peut utilement se prévaloir d'une erreur de fait à l'appui de sa contestation du refus opposé à sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui porte sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaire prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Il fixe ainsi, notamment, les conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire français, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien, au sens de l'article 11 de cet accord. Toutefois, si l'accord franco-tunisien ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un titre de séjour à un ressortissant tunisien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation. Enfin, les stipulations de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ne font pas obstacle à l'application, aux ressortissants tunisiens, des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en tant qu'elles prévoient la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ".

6. D'une part, M. A fait valoir qu'il vit en France depuis plus de six ans et se prévaut de la présence d'un frère en situation régulière sur le territoire français marié avec une ressortissante française et de leurs trois enfants, dont il se dit très proche en produisant deux photos en famille et le livret de famille. Toutefois, le requérant, s'il se prévaut de la durée de sa présence en France, s'y est maintenu irrégulièrement et n'a sollicité son admission au séjour qu'en février 2023, soit plus de cinq années après son entrée irrégulière en France. S'il joint au dossier plusieurs attestations témoignant de sa bonne intégration sociale et amicale, ainsi que dans son environnement professionnel, il n'est pas contesté qu'il est célibataire sans enfant. Il ne justifie pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à ses 22 ans et où résident, selon ses déclarations, ses parents, un frère et deux sœurs. Au regard des éléments précités, ni l'insertion sociale dont il se prévaut, ni la proximité avec son frère depuis son arrivée en France relativement récente, avec qui il travaille depuis 2020, et avec la famille de ce dernier, ne sont suffisantes pour établir que le centre de ses intérêts familiaux et privés se trouve en France. En conséquence, eu égard à sa situation personnelle et familiale, M. A n'établit pas l'existence d'un motif exceptionnel ou d'une considération humanitaire justifiant son admission exceptionnelle au séjour en application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile.

7. D'autre part, le requérant soutient qu'au regard de sa situation professionnelle, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir de régularisation au titre du travail et fait état d'un contrat de travail à durée indéterminée depuis décembre 2020 dans l'établissement de restauration rapide dont son frère est le gérant, après un contrat à durée déterminée du 7 juin 2019 au 31 août 2019 au sein de la SASU Carthage Pizza, de 33 bulletins de salaires à la date de l'arrêté attaqué et d'une ancienneté de travail de plus de trois ans. Toutefois, le seul fait de détenir un contrat de travail n'est pas de nature à constituer un motif exceptionnel de nature à justifier la délivrance d'un titre de séjour. S'il allègue que son emploi de pizzaïolo est un métier de la restauration dans un secteur en tension, cette circonstance ne suffit pas à caractériser un motif exceptionnel d'admission au séjour. Enfin, si le requérant produit au dossier des attestations témoignant de sa bonne intégration dans son environnement professionnel et de son investissement dans son travail, et fait valoir qu'il dispose d'un logement et déclare ses revenus à l'administration fiscale, ces éléments ne sont pas de nature à caractériser une insertion particulière. En outre, comme indiqué au point 6, il ressort des mentions non contestées de l'arrêté en litige que M. A s'est maintenu en situation irrégulière sur le territoire français depuis son arrivée en 2017, qu'il est célibataire sans enfant et qu'il n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, la Tunisie, où il a vécu jusqu'à l'âge de 22 ans et où résident encore ses parents, un frère et deux sœurs. Par suite, en dépit de la volonté d'intégration professionnelle, qui reste récente, manifestée par M. A, le préfet de l'Orne n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en ne régularisant pas la situation de M. A en qualité de salarié. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

9. M. A, qui produit notamment plusieurs attestations de soutien, quelques photos et le livret de famille de son frère, soutient qu'il a fixé le centre de ses intérêts privés et familiaux en France, notamment auprès de son frère, de sa belle-sœur et de leurs trois enfants. Toutefois, les témoignages des liens personnels et amicaux du requérant produits au dossier montrent que ces derniers ont été tissés postérieurement à son arrivée en France et ne présentent pas une ancienneté significative. Le fait qu'il exerce une activité salariée depuis décembre 2020 dans l'établissement géré par son frère n'est pas de nature à démontrer qu'il aurait déplacé en France le centre de ses intérêts privés et familiaux, alors qu'il est célibataire sans charge famille et n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à ses 22 ans, comme indiqué au point 6. Compte tenu de ces circonstances, la décision en litige ne porte pas au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le préfet de l'Orne n'a pas commis d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. En premier lieu, l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour n'étant pas établie, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait illégale par voie de conséquence de l'illégalité du refus de séjour.

12. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués aux point 6 et 7, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation de M. A, doit être écarté.

13. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 9, les moyens tirés de ce que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation de M. A, doivent être écartés.

Sur la décision fixant le pays de destination :

14. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant entachée d'aucune illégalité, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision invoquée à l'encontre de la décision fixant le pays de destination ne peut qu'être écarté.

15. II résulte de tout ce qui précède que l'ensemble de la requête de M. A doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, et les conclusions présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de l'Orne.

Délibéré après l'audience du 9 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 novembre 2023.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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