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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2302645

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2302645

mardi 24 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2302645
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantCOUETOUX DU TERTRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 22 octobre 2023, M. C B, représenté par Me Couëtoux du Tertre, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 6 juin 2023 par laquelle le directeur du centre hospitalier universitaire de Caen Normandie l'a suspendu, à titre conservatoire, de ses fonctions de praticien hospitalier, ensemble la décision rejetant implicitement son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier de le réintégrer dans ses fonctions à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire de Caen Normandie une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

- la condition de l'urgence est satisfaite ; il est privé depuis quatre mois de la possibilité d'exercer son activité professionnelle ; il a attendu avant de saisir le juge des référés dans la mesure où le centre hospitalier n'a eu de cesse de lui assurer que sa situation serait examinée dans les plus brefs délais, ce qui n'a pas été le cas ; sa perte de rémunération est d'environ 3 000 euros nets par mois ; en outre, la décision porte atteinte à sa notoriété ainsi qu'à sa santé ; elle fait également obstacle à la continuation de ses activités de recherche ; enfin, il n'existe pas de mise en péril de la sécurité des patients ou de risque de compromission grave et imminente ;

- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision dès lors que, à la date de la décision, le directeur du centre hospitalier ne disposait pas de faits suffisamment graves et vraisemblables permettant d'établir des circonstances exceptionnelles mettant en péril la continuité du service et la sécurité des patients ; le centre hospitalier disposait uniquement, à la date de suspension, soit le 6 juin 2023, de trois signalements sur des " incidents médicaux graves visant de potentielles négligences " ; il exerce ses fonctions depuis 24 ans, sans avoir jamais eu aucun reproche sur les conditions d'exercice de ses fonctions ; le centre hospitalier universitaire de Caen n'apporte aucun élément permettant d'établir qu'une plainte aurait été déposée par des patients ou leur famille ; en outre, les difficultés dans l'organisation du service ne peuvent justifier une suspension dérogatoire que si elles mettent en péril la continuité du service ; aucun des griefs retenus contre lui n'est fondé.

Par un mémoire, enregistré le 20 octobre 2023, le centre hospitalier universitaire de Caen Normandie conclut au rejet de la requête au motif qu'aucune des deux conditions exigées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est remplie.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le numéro 2302646 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision du 6 juin 2023.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Macaud, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 23 octobre 2023 à 11 heures, en présence de Mme Bloyet, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Macaud ;

- les observations de Me Couëtoux du Tertre, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, en insistant sur le fait que :

- la condition d'urgence est remplie ; la suspension dérogatoire est à durée illimitée, qu'il est privé depuis 139 jours de son droit d'opérer alors que la décision est illégale, que des indices sur des potentielles négligences ne peuvent suffire pour prononcer cette suspension dérogatoire, que toutes ses opérations ont été déprogrammées, qu'il est en grande souffrance morale et qu'il n'existe aucune certitude quant à la date de remise du rapport de la mission d'enquête ni sur les suites qui seront données à ce rapport ;

- à la date de la décision, il n'existait pas de circonstances exceptionnelles qui mettaient en péril la continuité du service et la sécurité des patients ; aucun des trois signalements, que le requérant reprend un à un, ne justifie la mesure de suspension dérogatoire ; le chef du service anesthésie n'a même pas été entendu et il n'est pas établi qu'il était d'accord avec les médecins de ce service, qui est une équipe de jeunes ; de simples tensions ne peuvent caractériser des circonstances exceptionnelles qui mettent en péril la continuité du service et la sécurité des patients ; enfin, s'agissant du nombre de pontages, c'est le chirurgien qui est responsable du geste chirurgical à accomplir ;

- et les observations de Mme A, représentant le centre hospitalier universitaire de Caen Normandie, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, en précisant que :

- l'urgence implique de ne pas suspendre l'exécution de la décision ; les trois signalements dont le directeur du centre hospitalier a été destinataire évoquent une mise en péril ; l'un des signalements provient de l'ensemble de l'équipe des anesthésistes en lien avec la chirurgie cardiaque, le chef de ce service anesthésie étant en copie du courriel de signalement ; un autre signalement émane du chef du service de chirurgie cardiaque, le troisième signalement du chef du service de cardiologie ; pour éviter une réitération des faits signalés, il était urgent de suspendre le Docteur B le temps de diligenter une enquête administrative pour établir si ces faits étaient avérés ;

- à la date de la décision, il existait des circonstances exceptionnelles qui mettaient en péril la continuité du service et la sécurité des patients ; l'équipe d'anesthésistes refusant d'endormir les patients du Docteur B, la continuité du service était mise à mal de manière grave et immédiate ; en outre, les faits récents signalés étaient suffisamment alarmants pour prononcer une suspension conservatoire, le centre hospitalier, vu les faits décrits dans les trois signalements distincts, dont un collectif, ne pouvant prendre le risque de laisser le Docteur B poursuivre son activité ; le Docteur B s'est lui-même isolé de l'équipe ; les entretiens menés pour l'enquête, postérieurement à la décision, vont dans le sens des faits signalés ; c'est le président de la commission médicale de l'établissement qui a décidé de mettre en place la mission d'accompagnement dont le rapport devrait être remis cette semaine ; le Docteur B sera probablement réintégré mais sous conditions.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

2. Il résulte de l'instruction que le Docteur C B, praticien hospitalier, exerce ses fonctions de chirurgien cardiaque au sein du service de chirurgie cardiaque au centre hospitalier universitaire de Caen Normandie depuis le 1er février 2012. Par courriel du 2 juin 2023, un praticien hospitalier au sein du service d'anesthésie-réanimation cardiaque et thoracique a adressé un courriel, signé de " l'équipe d'anesthésie réanimation cardio-thoracique ", au président de la commission médicale de l'établissement pour signaler " un certain nombre d'incidents concernant la prise en charge des patients de chirurgie cardiaque par le Docteur B ", le courriel détaillant ces " incidents ". Par un autre courriel du 2 juin 2023 adressé au président de la commission médicale de l'établissement, le chef du service de chirurgie cardiaque a signalé des " défauts itératifs dans la prise en charge de patients par le Docteur C B () ayant entraîné une série d'évènements indésirables gravissimes avec un nombre accru de complications péri ou post-opératoires, dont certaines léthales ". Enfin, par courriel du 5 juin 2023, le chef du service de cardiologie a signalé certaines pratiques du Docteur B, en particulier le fait que " systématiquement le nombre de pontages réalisés reste toujours inférieur au nombre de pontages demandés ". Par la décision attaquée du 6 juin 2023, le directeur du centre hospitalier universitaire de Caen Normandie, au vu de ces trois signalements, a suspendu, à titre conservatoire, le Docteur B de ses fonctions de praticien hospitalier.

3. Le directeur d'un centre hospitalier qui, aux termes de l'article L. 6143-7 du code de la santé publique, exerce son autorité sur l'ensemble du personnel de son établissement, peut légalement, dans des circonstances exceptionnelles où sont mises en péril la continuité du service et la sécurité des patients, décider de suspendre les activités cliniques et thérapeutiques d'un praticien hospitalier au sein du centre, sous le contrôle du juge et à condition d'en référer immédiatement aux autorités compétentes pour prononcer la nomination du praticien concerné.

4. En l'état de l'instruction, le moyen soulevé par le Docteur B, tiré de ce qu'il n'existait pas, à la date de la décision, de circonstances exceptionnelles qui mettaient en péril la continuité du service et la sécurité des patients, n'est pas de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 6 juin 2023 par laquelle le directeur du centre hospitalier universitaire de Caen Normandie l'a suspendu, à titre conservatoire, de ses fonctions.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition d'urgence, qu'il y a lieu de rejeter les conclusions de la requête à fin de suspension de l'exécution de la décision du 6 juin 2023 ainsi que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction et celles relatives aux frais de l'instance.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B et au centre hospitalier universitaire de Caen Normandie.

Fait à Caen, le 24 octobre 2023.

La juge des référés

SIGNÉ

A. MACAUD

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. BLOYET

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