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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2303166

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2303166

vendredi 16 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2303166
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBERNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

G une requête et un mémoire, enregistrés le 6 décembre 2023 et le 26 janvier 2024, M. C E, représenté par Me Bernard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2023 par lequel le préfet de la Manche lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Manche de lui délivrer un titre de séjour " mention vie privée et familiale " ou à titre subsidiaire de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, le tout dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) à titre infiniment subsidiaire, d'enjoindre au préfet de la Manche de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours et de réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. E soutient que :

L'arrêté est entaché d'incompétence.

La décision de refus de titre de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet ;

- est illégale en raison de l'irrégularité de l'avis médical du collège de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

- est illégale en l'absence d'avis du collège des médecins de l'OFII sur la situation du fils du requérant ;

- est entachée d'erreur de fait et d'erreur de droit ;

- est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de la convention de Genève ;

- est illégale dès lors qu'il aurait dû bénéficier d'une autorisation provisoire sur le fondement de l'article L. 425-10 ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de destination :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation par le préfet ;

- est entachée d'erreur de fait ;

- méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

G un mémoire en défense, enregistré le 17 janvier 2024, le préfet de la Manche conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il sollicite une substitution de base légale de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile par l'article L. 425-10 ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

G un courrier du 26 janvier 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de la substitution de l'article L. 425-10 à l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile comme base légale de la décision attaquée.

Postérieurement à la clôture d'instruction intervenue dans les conditions prévues au premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative, un mémoire en défense présenté par le préfet de la Manche a été enregistré le 30 janvier 2024 et communiqué.

Un mémoire complémentaire de M. E a été enregistré le 31 janvier 2024 et non communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève sur les réfugiés du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté du 5 janvier 2017 fixant les orientations générales pour l'exercice par les médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, de leurs missions prévues à l'article L. 313-11 (11°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- et les observations de Me Bernard, représentant M. E.

Le préfet de la Manche n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C E, ressortissant géorgien né le 18 mars 1990 à Zugdidi (Géorgie), déclare être entré en France le 10 août 2022 sous couvert d'un visa C. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 24 mars 2023, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 21 août 2023. Il a sollicité le 1er mars 2023 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. G un arrêté du 10 novembre 2023, dont il est demandé l'annulation, le préfet de la Manche a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé son pays de destination.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. E, qui a déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, a présenté sa demande de frais non compris dans les dépens sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dès lors, il y a lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application des dispositions précitées.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

4. Mme Perrine Serre, secrétaire générale de la préfecture de la Manche, a reçu délégation du préfet de la Manche, par arrêté n° 2023-87-VN du 1er septembre 2023 régulièrement publié, à l'effet de signer " tous actes, arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances, requêtes juridictionnelles et documents relevant des attributions de l'Etat dans le département de la Manche ", à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions relatives au séjour des étrangers en France et leur éloignement. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne le refus de la délivrance du titre de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ". Aux termes de l'article L. 425-10 du même code : " Les parents étrangers de l'étranger mineur qui remplit les conditions prévues à l'article L. 425-9, ou l'étranger titulaire d'un jugement lui ayant conféré l'exercice de l'autorité parentale sur ce mineur, se voient délivrer, sous réserve qu'ils justifient résider habituellement en France avec lui et subvenir à son entretien et à son éducation, une autorisation provisoire de séjour d'une durée maximale de six mois. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable () Elle est délivrée par l'autorité administrative, après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans les conditions prévues à l'article L. 425-9 ".

6. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

7. Pour refuser la délivrance du titre de séjour à M. E en tant que parent d'un enfant malade, le préfet de Manche s'est fondé sur la circonstance que son fils mineur B ne remplissait pas les conditions mentionnées à l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile concernant la prise en charge médicale nécessaire à son état de santé. Or, la décision refusant la délivrance du titre de séjour pour le requérant en tant que parent d'enfant malade ne pouvait être prise sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, le requérant entre dans le cas prévu par l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Comme en ont été informées les parties, ces dispositions peuvent être substituées à celles de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que cette substitution de base légale ne prive l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

8. En deuxième lieu, M. E soutient que le préfet de la Manche n'a pas suffisamment motivé sa décision de refus de délivrance du titre de séjour. Toutefois, le préfet a examiné l'ensemble des éléments de droit et de fait caractérisant la situation du requérant, précisant que le requérant avait déposé une demande de titre de séjour " accompagnement enfant malade ". Le préfet a examiné l'ensemble des éléments de droit et de fait en lien avec cette demande, en particulier l'historique de la situation administrative et personnelle de M. E, ainsi que la situation médicale de son enfant B. Ainsi, cette décision, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de fait relatifs à la situation du requérant, énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre le requérant en mesure d'en discuter utilement les motifs. En conséquence, les moyens tirés du défaut d'examen complet et de l'insuffisance de motivation doivent être écartés.

9. En troisième lieu, si le requérant indique que l'avis du collège de l'OFII joint au dossier par la défense n'est pas celui de son fils dès lors qu'il concerne une personne nommée B Kantia, il ressort des pièces produites en défense que lors de l'attribution du numéro AGDREF au fils de M. E, le nom de l'enfant de M. C E et de Mme D F a été orthographié " Kantia " au lieu de " E ". Ainsi, l'avis du collège des médecins de l'OFII produit au dossier concerne bien l'enfant du requérant pour lequel ce dernier sollicite un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette simple erreur matérielle est dépourvue d'incidence sur la légalité de la décision en litige. G suite, le moyen doit être écarté.

10. En quatrième lieu, l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. / Les orientations générales mentionnées au troisième alinéa de l'article L. 425-9 sont fixées par arrêté du ministre chargé de la santé. ". G ailleurs, l'article R. 425-13 du même code prévoit : " Le collège à compétence nationale () est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège. ()". Enfin, l'article 3 de l'arrêté du 5 janvier 2017 précise : " L'avis du collège de médecins de l'OFII est établi sur la base du rapport médical élaboré par un médecin de l'office () ainsi que des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays dont le demandeur d'un titre de séjour pour raison de santé est originaire. / Les possibilités de prise en charge dans ce pays des pathologies graves sont évaluées, comme pour toute maladie, individuellement, en s'appuyant sur une combinaison de sources d'informations sanitaires. / L'offre de soins s'apprécie notamment au regard de l'existence de structures, d'équipements, de médicaments et de dispositifs médicaux, ainsi que de personnels compétents nécessaires pour assurer une prise en charge appropriée de l'affection en cause () ".

11. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué a été pris au vu de l'avis médical du collège de médecins de l'OFII du 21 août 2023, émis au regard du rapport médical établi par le docteur A. G ailleurs, il ressort des mentions portées sur l'avis du collège de médecins de l'OFII que le médecin rapporteur n'a pas siégé au sein du collège de médecins qui a rendu cet avis. L'avis comporte les mentions permettant d'identifier les trois médecins composant le collège et est revêtu de leurs signatures. En outre, si le requérant conteste la compétence des médecins membres du collège, le directeur général de l'OFII, par une décision du 25 juillet 2023 régulièrement publiée et consultable sur le site internet de l'OFII, a désigné les trois médecins signataires pour participer au collège de médecins de l'OFII, tandis que le médecin rapporteur est un médecin du service médical de l'Office. Enfin, si l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016 prévoit que l'avis doit mentionner " les éléments de procédure ", cette mention renvoie, ainsi qu'il résulte du modèle d'avis figurant à l'annexe C de l'arrêté, à l'indication que l'étranger a été, ou non, convoqué par le médecin ou par le collège, à celle que des examens complémentaires ont été, ou non, demandés et à celle que l'étranger a été conduit, ou non, à justifier de son identité. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que ni la réalisation d'examens complémentaires, ni la convocation de l'intéressé, ni la justification de son identité devant les membres du collège n'ont été jugées nécessaires. G suite, la circonstance que les cases correspondant à ces éléments n'aient pas été cochées n'a exercé aucune influence sur le sens de l'avis et n'a privé l'intéressé d'aucune garantie. Dans ces conditions, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté en toutes ses branches.

12. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux développés au point 7, le moyen tiré de l'erreur de fait et celui tiré de l'erreur de droit seront écartés.

13. En sixième lieu, la partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Lorsque le défaut de prise en charge risque d'avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur la santé de l'intéressé, l'autorité administrative ne peut légalement refuser le titre de séjour sollicité que s'il existe des possibilités de traitement approprié de l'affection en cause dans son pays d'origine. Si de telles possibilités existent mais que l'étranger fait valoir qu'il ne peut en bénéficier, soit parce qu'elles ne sont pas accessibles à la généralité de la population, eu égard notamment aux coûts du traitement ou à l'absence de modes de prise en charge adaptés, soit parce qu'en dépit de leur accessibilité, des circonstances exceptionnelles tirées des particularités de sa situation personnelle l'empêcheraient d'y accéder effectivement, il appartient à cette même autorité, au vu de l'ensemble des informations dont elle dispose, d'apprécier si l'intéressé peut ou non bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

14. Dans son avis du 21 août 2023, le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé que l'état de santé de B E, le fils mineur du requérant, nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut ne devrait pas entraîner de conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'au vu des éléments du dossier et à la date de l'avis, l'état de santé de l'intéressé pouvait lui permettre de voyager sans risque vers le pays d'origine.

15. Pour remettre en cause la décision en litige au regard de l'appréciation faite par le préfet sur sa situation, le requérant fait valoir l'état de santé fortement dégradé de son fils B né le 20 février 2016 en Géorgie, sa présence et celle de sa femme en France, ainsi que l'impossibilité de bénéficier effectivement d'un traitement approprié à son état de santé en Géorgie. M. E, qui a levé le secret médical s'agissant de l'état de santé de l'enfant en indiquant qu'il était porteur d'une paralysie cérébrale à prédominance ataxique, produit les correspondances avec la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) relatives à l'attribution le 13 juillet 2023 de l'aide humaine aux élèves handicapés mutualisée pour l'accès aux activités d'apprentissage et celles de la vie sociale et relationnelle au bénéfice de l'enfant. Il fournit également des comptes rendus de consultation du 6 février 2023 en médecine physique et réadaptation, et pédiatrie du 8 juin 2023 du Centre hospitalier public du Cotentin (CHPC) relatifs au diagnostic de paralysie cérébrale à prédominance ataxique et prescrivant un bilan ergothérapeutique, orthophonique ainsi que des soins de kinésithérapie à visée neuromotrice dans un contexte de difficulté à la marche et une rééducation orthophonique liée aux difficultés motrices et langagières. Si l'attestation du 9 octobre 2023 et le certificat du 27 octobre 2023 du docteur A du service de médecine physique et réadaptation du CHPC font état de l'absence d'amélioration du schéma de marche de l'enfant malgré la rééducation en kinésithérapie et de l'appareillage en attelles suropédieuses de l'enfant, le compte rendu de la consultation du 11 décembre 2023 du pédiatre du CHPC indique que sur le plan moteur, l'enfant " marche, il court, il chute rarement. En revanche, il marche de temps en temps sur la pointe des pieds ", et que sur le plan langagier, " il a fait des progrès, (). Son niveau de compréhension me semble tout à fait bon. () ". La pédiatre préconise dans ce compte rendu de poursuivre les investigations étiologiques au regard de l'ataxie avec dyskinésie/dysarthrie. G ailleurs, le requérant produit un certificat médical du 16 octobre 2023 du médecin généraliste référent indiquant que l'enfant " présente un état de santé avec des troubles moteurs et neurologiques qui imposent des explorations à poursuivre et nécessite des soins spécialisés. Il est essentiel que B soit préservé d'éléments anxieux qui pourraient aggraver son état général ", ainsi qu'une ordonnance du 18 août 2022 et un certificat médical du 31 octobre 2023 du médecin généraliste indiquant que l'enfant doit garder le lit durant quinze jours. En outre, le requérant joint au dossier des rendez-vous médicaux au CHPC prévus en consultation de suivi neurologique le 13 février 2024 et le 15 mars 2024 en consultation de suivi pour l'appareillage orthopédique. Enfin, si le requérant se prévaut d'un rapport de l'organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR) du 16 septembre 2019 relatif à " l'accès à des soins de neuro-réhabilitation pour une personne paraplégique ", ce rapport fait état de considérations très générales sur le système de santé géorgien, dont il ne ressort au demeurant pas qu'aucune couverture de santé n'existerait pour les personnes atteintes de handicap mais seulement qu'elle demeure " incomplète ", et que seuls les coûts des soins de neuro-réhabilitation pour les personnes handicapées ne sont pas couverts. Or M. E n'établit pas que les ressources dont il pourrait disposer dans son pays d'origine seraient insuffisantes pour assurer le coût de sa prise en charge, ni qu'il ne bénéficiera d'aucune aide financière, ni enfin qu'il ne pourra bénéficier d'aucune aide humaine en Géorgie. Ces éléments, s'ils confirment que la prise en charge dont a fait l'objet le fils de M. E en France est adaptée à sa situation, ne permettent pas d'établir que l'état de santé du fils du requérant nécessite une prise en charge médicale dont le défaut devrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité au sens des dispositions citées au point 5 du présent jugement. G suite, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation, ni d'erreur de droit, que le préfet de la Manche n'a pas fait droit à la demande de délivrance de l'autorisation provisoire de séjour sollicitée par M. E.

16. En septième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

17. Le requérant indique être arrivé sur le territoire français, accompagné de son épouse et leur fils B, le 10 août 2022, soit une présence sur le territoire français de 15 mois à la date de la décision attaquée. Ainsi, l'entrée en France de M. E était récente à la date de la décision attaquée et il ne fournit aucun élément probant susceptible d'établir des liens intenses, stables et anciens en France. Il ressort des pièces du dossier qu'il ne justifie pas être isolé en cas de retour dans son pays d'origine, ses parents ainsi que ses trois autres enfants mineurs résidant en Géorgie selon ses déclarations, et où lui-même a vécu jusqu'à ses 32 ans. S'il allègue avoir été contraint de fuir la Géorgie avec sa femme et son fils pour des raisons de sécurité et fait valoir que son enfant bénéficie en France d'un traitement médical et d'une scolarisation adaptés à son état de santé, il ne ressort d'aucun élément du dossier que la vie privée et familiale du requérant ne pourrait se poursuivre en Géorgie. Dans ces conditions, la décision refusant d'accorder un titre de séjour à M. E n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'elle poursuit et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

18. En huitième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

19. Eu égard au jeune âge de l'enfant, et à l'absence de conséquences d'une exceptionnelle gravité en cas de défaut de prise en charge médicale comme de démonstration suffisamment probante de l'impossibilité d'accéder en Géorgie au suivi et à l'entretien de l'appareillage dont il bénéficie, la décision refusant d'admettre M. E au séjour ne porte pas à l'intérêt supérieur de son fils B une atteinte contraire aux stipulations précitées.

20. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 10 novembre 2023 portant refus de délivrance d'un titre de séjour.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

21. Aux termes de l'article L. 531-41 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Constitue une demande de réexamen une demande d'asile présentée après qu'une décision définitive a été prise sur une demande antérieure () ". Aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". L'article L. 541-2 du même code dispose que " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent. ". Aux termes de l'article L. 542-2 de ce code : "G dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin :/1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes :/a) une décision d'irrecevabilité prise en application des 1° ou 2° de l'article L. 531-32 ;/b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article ;/c) une décision de rejet ou d'irrecevabilité dans les conditions prévues à l'article L. 753-5 ;/d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 ;/e) une décision de clôture prise en application des articles L. 531-37 ou L. 531-38 ; l'étranger qui obtient la réouverture de son dossier en application de l'article L. 531-40 bénéficie à nouveau du droit de se maintenir sur le territoire français ;/(). ". Enfin, aux termes de l'article L. 531-24 dudit code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée dans les cas suivants :/ () / 2° Le demandeur a présenté une demande de réexamen qui n'est pas irrecevable/ ".

22. Pour motiver la décision d'éloignement, le préfet de la Manche a relevé que la demande d'asile du requérant avait été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 24 mars 2023 et par la Cour nationale du droit d'asile le 21 août 2023. Toutefois, le requérant justifie avoir présenté une demande de réexamen de sa demande d'asile en procédure accélérée avant l'édiction de l'arrêté attaqué, en produisant une attestation de l'Office datée du 20 octobre 2023. Ainsi, à la date de l'arrêté, et en l'absence d'éléments contraires produits par le préfet, il bénéficiait d'un droit au maintien sur le territoire français sur le fondement de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. G suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être accueilli.

23. Il résulte de ce tout qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, M. E est fondé à demander seulement l'annulation de la décision du 10 novembre 2023 prononçant une obligation de quitter le territoire français et, par voie de conséquence, des décisions fixant le délai de départ volontaire et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

24. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

25. Le présent jugement, qui annule l'obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de M. E, implique nécessairement que lui soit délivrée, sous huit jours à compter du jugement à intervenir, une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que le préfet de la Manche statue sur son cas, sans qu'il soit besoin de prononcer une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

26. Il résulte de ce qui a été exposé au point 3 que M. E est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, le versement de la somme de 1 000 euros à Me Bernard en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Bernard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. E.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 10 novembre 2023 du préfet de la Manche est annulé seulement en tant qu'il a obligé M. E à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Manche de délivrer sous huit jours à M. E une autorisation provisoire de séjour en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Article 4 : L'Etat versera à Me Bernard une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Bernard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. E.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, à Me Bernard et au préfet de la Manche.

Copie en sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 février 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

Le greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au préfet de la Manche en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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