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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2400353

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2400353

vendredi 1 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2400353
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantAARPI CONCORDANCE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 9 et 28 février 2024, Mme D A, représentée par Me Balouka, demande au juge des référés :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 19 octobre 2023 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de titre de séjour en qualité de descendante de français ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer le titre de séjour demandé dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur l'urgence :

- elle est entrée en France à l'âge de 13 ans et, en tant que mineure, séjournait régulièrement en France ;

- elle a déposé le 3 mars 2021, avant sa majorité, une demande de titre de séjour ;

- elle est en deuxième année d'école de commerce et a été sélectionnée pour effectuer un semestre d'études dans une université américaine ;

- un titre de séjour lui est indispensable pour voyager et valider sa troisième année d'études.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- la décision attaquée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la copie intégrale de l'acte de naissance légalisé par l'ambassade de la République démocratique du Congo en France a été fournie ; son père l'a reconnue auprès de l'état civil français et a effectué une déclaration conjointe d'exercice en commun de l'autorité parentale avant ses 18 ans ; dès lors, le préfet de l'Orne ne pouvait légalement refuser de lui délivrer un titre de séjour au motif que les documents attestant de sa filiation n'étaient pas recevables.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requérante, qui savait qu'elle devait effectuer un stage à l'étranger le 27 novembre 2023, a attendu le 9 février 2024 pour déposer sa demande de suspension ;

- elle ne démontre pas la réalité de son lien de filiation avec M. E A ;

- elle n'établit pas qu'elle pourrait se rendre aux Etats-Unis en possession du titre de séjour sollicité ;

- dès lors, l'urgence n'est pas démontrée ;

- les documents produits n'ont pas été légalisés par les autorités consulaires de la République démocratique du Congo en France ; la législation de ce pays accorde un délai de 90 jours pour faire inscrire une naissance à l'état civil ; une légalisation ultérieure à la décision attaquée est sans incidence sur la légalité de cette décision ;

- la requérante, qui ne justifie pas du lien de filiation qu'elle invoque et qui ne fait pas l'objet d'une obligation de quitter le territoire, ne saurait se prévaloir de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 23 décembre 2023 sous le n° 2303341 par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision du 19 octobre 2023 du préfet de l'Orne rejetant sa demande de titre de séjour en qualité de descendante de français.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Bénis, greffière d'audience, M. B a lu son rapport et entendu les observations :

- de Me Balouka, représentant la requérante, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

Le préfet de l'Orne n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, ressortissant de la République démocratique du Congo née le 30 avril 2003, est entrée en France en décembre 2016 alors qu'elle était âgée de 13 ans. Elle a déposé le 3 mars 2021 une demande de titre de séjour en qualité de descendante de français, sur le fondement de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle a obtenu la délivrance d'un récépissé, qui a été renouvelé à plusieurs reprises jusqu'au 16 novembre 2023. Par une décision du 19 octobre 2023, le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de titre de séjour. La requérante demande la suspension de l'exécution de cette décision.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder à Mme A le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation de la requérante ou aux intérêts qu'elle entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de séjour sur la situation concrète de l'intéressée.

5. Par la décision attaquée, le préfet a refusé à Mme A la délivrance d'un titre de séjour en tant que descendante de français au motif que les documents attestant de sa filiation n'étaient pas recevables. La requérante ne dispose plus de récépissé depuis le mois de novembre 2023 alors qu'elle est étudiante en deuxième année d'école de commerce et a été sélectionnée pour une affectation à l'étranger au titre de l'année à venir dans une université partenaire. La direction de cet établissement l'a informée, par un courrier du 5 février 2024, qu'elle ne pouvait pas continuer sa scolarité en l'absence de régularisation de sa situation au regard du droit au séjour. Compte tenu de ces éléments et du délai écoulé depuis la présentation de la demande, la requérante justifie d'une atteinte suffisamment grave et immédiate à sa situation personnelle et donc, de l'urgence qui s'attache à ce que soit prononcée une mesure en référé sans attendre le jugement au fond.

En ce qui concerne l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " S'il est âgé de dix-huit à vingt et un ans, ou qu'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, ou qu'il est à la charge de ses parents, l'enfant étranger d'un ressortissant français se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans sous réserve de la production du visa de long séjour prévu au 1° de l'article L. 411-1 et de la régularité du séjour. / Pour l'application du premier alinéa, la filiation s'entend de la filiation légalement établie, y compris en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. "

7. Pour refuser la délivrance du titre de séjour sollicité, le préfet relève que la copie intégrale d'acte de naissance du 10 mars 2020 fournie lors du dépôt de la demande, qui n'est pas légalisée par l'ambassade de la République démocratique du Congo en France, n'est pas recevable en l'état par les autorités françaises. La requérante verse au dossier une copie intégrale de cet acte de naissance légalisé le 24 septembre 2021 par les services de l'ambassade de la République démocratique du Congo en France, ainsi qu'un jugement supplétif d'acte de naissance du 13 novembre 2019 du tribunal pour enfants de C légalisé le 25 janvier 2024 par cette même ambassade. Il ressort de ces documents que la requérante est la fille de M. E A F, qui a la nationalité française. Compte tenu de ces éléments, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 19 octobre 2023 du préfet de l'Orne refusant l'admission au séjour de Mme A.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet de l'Orne de délivrer à Mme A un récépissé de demande de titre de séjour dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme A est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Balouka renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Balouka de la somme de 500 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 500 euros sera versée à Mme A.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 19 octobre 2023 du préfet de l'Orne est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Orne de délivrer à Mme A un récépissé de demande de titre de séjour dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Sous réserve que Me Balouka renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Balouka une somme de 500 euros sur le fondement de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 500 euros sera versée à Mme A.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D A, à Me Balouka et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera transmise, pour information, au préfet de l'Orne et au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Caen.

Fait à Caen, le 1er mars 2024.

Le juge des référés,

Signé

F. B

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

le greffier,

J. Lounis

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