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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2400616

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2400616

lundi 18 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2400616
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationURGENCE- Etrangers
Avocat requérantMEDJBER LINDA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des mémoires et des pièces complémentaires, enregistrés les 7, 10, 11, 14 et 15 mars 2024, M. C D, représenté par Me Medjber, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter sans délai le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer un certificat de résidence portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de parent d'enfant français, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ; à défaut, d'enjoindre au préfet de l'Orne de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision rejetant sa demande de titre de séjour n'est pas suffisamment motivée ;

- le préfet aurait dû saisir au préalable la commission du titre de séjour ;

- les stipulations de l'accord franco-algérien, qui prévoient alternativement la condition de l'exercice de l'autorité parentale ou celle relative à la contribution effective aux besoins de l'enfant, sont plus souples que celles de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; le préfet a commis une erreur de droit au regard de l'article 6, 4 de l'accord franco-algérien ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui délivrer un certificat de résidence en qualité de parent d'enfant français ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 13 et 14 mars 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 2 janvier 2024, la présidente du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des mesures prévues par les articles L. 614-2 à L. 614-15 et L. 572-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment en cas de placement en rétention ou d'assignation à résidence, et des mesures prévues par l'article L. 754-4 du même code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application des articles R. 776-29 et R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C D, ressortissant algérien, est entré en France en juin 2014 muni d'un visa de court séjour. Il a obtenu un certificat de résidence pour algérien en qualité de conjoint de française, valable jusqu'au 18 décembre 2015. Il s'est maintenu sur le territoire français après l'expiration de son certificat de résidence. Le préfet du Calvados lui a notifié le 9 mai 2018 une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. M. D n'a pas exécuté cette mesure d'éloignement et a sollicité en mars 2019 un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français sur le fondement de l'article 6 alinéa 4 de l'accord franco-algérien. M. D, qui a été condamné le 20 octobre 2022 par le tribunal correctionnel du Mans à une peine de quatre ans d'emprisonnement, est incarcéré depuis le 21 avril 2021. Par un arrêté du 4 mars 2024, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter sans délai le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder à M. D le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions dirigées contre la décision portant refus d'admission au séjour :

3. Aux termes de l'article L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les dispositions des articles L. 614-4 à L. 614-6 sont applicables à l'étranger détenu. / Toutefois, lorsqu'il apparaît, en cours d'instance, que l'étranger détenu est susceptible d'être libéré avant que le juge statue, l'autorité administrative en informe le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné. Il est alors statué sur le recours dirigé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français selon la procédure prévue aux articles L. 614-9 à L. 614-11 et dans un délai de huit jours à compter de l'information du tribunal par l'autorité administrative. ". Aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative : " () lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire. ".

4. Il y a lieu de renvoyer devant une formation collégiale du tribunal les conclusions de la requête n° 2400616 de M. D tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Orne en tant qu'il rejette sa demande de titre de séjour, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent.

Sur les conclusions en annulation dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

5. L'arrêté en litige mentionne les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile servant de base légale à l'obligation de quitter le territoire français qu'il contient, ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cet arrêté énonce des éléments de fait propres à la situation du requérant en indiquant que celui-ci a été condamné en 2022 à une peine de quatre ans d'emprisonnement pour des faits notamment de transport et détention non autorisés de stupéfiants, que son comportement représente une menace pour l'ordre public et qu'il ne justifie pas exercer l'autorité parentale à l'égard de ses enfants ni subvenir effectivement à leurs besoins. La durée de l'interdiction de retour a été fixée à cinq ans compte tenu du comportement de M. D, qui constitue une menace réelle, actuelle et grave pour l'ordre public. Ainsi, cet arrêté, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de fait relatifs à la situation du requérant, énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre M. D en mesure d'en discuter utilement les motifs. Il est dès lors suffisamment motivé.

En ce qui concerne les autres moyens invoqués contre l'obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; () ".

7. Le requérant fait valoir qu'il est père de deux enfants français nés le 7 novembre 2018 et le 20 décembre 2019, qu'il est toujours marié religieusement à leur mère avec qui il a des contacts fréquents et que le couple a décidé que les visites au parloir n'auraient lieu que rarement afin de préserver les enfants. Or, aucun élément au dossier ne permet d'établir que le requérant exerce l'autorité parentale à l'égard de ses enfants. S'il est établi que M. D avait une communauté de vie avec la mère des enfants avant son incarcération, il ressort d'un procès-verbal d'audition établi le 2 septembre 2019 par les services de police du Mans qu'un témoin a vu le 22 juin 2019 M. D frapper sa conjointe en bas de l'immeuble et le 9 juillet 2019 jeter un cadre depuis l'appartement en direction de sa conjointe. Selon ce procès-verbal, un autre témoin a entendu dans la nuit du 8 au 9 juillet 2019 des hurlements d'une femme qui était dans l'appartement du couple, suppliant son agresseur d'arrêter. Par ailleurs, le requérant, s'il produit notamment neuf photographies avec ses enfants prises entre janvier 2020 et mars 2021, ne justifie pas d'une participation effective à l'entretien de ses enfants. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

9. M. D, qui a été condamné le 20 octobre 2022 par le tribunal correctionnel du Mans à une peine de quatre ans d'emprisonnement pour des faits notamment de transport et détention non autorisés de stupéfiants, est incarcéré depuis le 21 avril 2021. Compte tenu de la gravité des faits à l'origine de la condamnation pénale de M. D, c'est à bon droit que le préfet de l'Orne a estimé que la présence du requérant sur le territoire français constitue une menace réelle et actuelle pour l'ordre public. En outre, et eu égard à ce qui a été exposé au point 7 du présent jugement, M. D n'apporte aucun justificatif probant quant à l'intensité des liens avec ses enfants à la date de la décision attaquée. Le requérant n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales en Algérie, où il a vécu jusqu'à l'âge de 26 ans. Compte tenu de ces éléments, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Il résulte de ces stipulations, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

11. Ainsi qu'il a été exposé précédemment, le requérant ne produit aucun élément permettant de justifier d'une participation effective à l'entretien de ses enfants ni entretenir une relation suivie avec eux. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

En ce qui concerne les autres moyens invoqués contre l'interdiction de retour sur le territoire français :

12. Pour les mêmes motifs que ceux exposés dans le cadre de l'examen de la légalité de l'obligation de quitter le territoire français, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, doivent être écartés.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions en annulation dirigées contre les décisions du préfet de l'Orne du 4 mars 2024 autres que le refus de séjour, doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction sous astreinte qui s'y rapportent et celles relatives aux frais exposés et non compris dans les dépens dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les conclusions de la requête dirigées contre la décision portant refus de séjour contenue dans l'arrêté du 4 mars 2024 du préfet de l'Orne, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent, sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me Medjber et au préfet de l'Orne.

Copie en sera transmise, pour information, à Mme A et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 mars 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

F. BLa greffière,

Signé

D. LEGOUBIN PERCHERON

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Tabourel

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