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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2400691

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2400691

vendredi 13 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2400691
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBLACHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 mars et 21 juin 2024, Mme E C F épouse B, représentée par Me Blache, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 janvier 2024 par laquelle le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer une carte de résident portant la mention " résident de longue durée UE " ;

2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer une première carte de résident dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut, de réexaminer sa demande dans le même délai et dans les mêmes conditions d'astreinte et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'incompétence du signataire de l'acte ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît les articles L. 423-6 et L. 413-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 juin 2024, le préfet du Calvados conclut à titre principal au rejet de la requête et à titre subsidiaire à ce que les frais d'instance soient minorés.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Congo relative à la circulation et au séjour des personnes, signée le 31 juillet 1993 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- les observations de Me Blache, représentant la requérante.

Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E C F épouse B, ressortissante de la République du Congo née le 21 avril 1980, est entrée en France le 19 mai 2018 sous couvert d'un visa D " vie privée et familiale " valable jusqu'au 21 octobre 2018 pour rejoindre son conjoint français avec qui elle est mariée depuis 2013. Depuis le 22 octobre 2018, l'intéressée a été titulaire à plusieurs reprises d'une carte de séjour pluriannuelle mention " vie privée et familiale " dont la dernière a expiré le 21 octobre 2022. Le 13 février 2023, Mme B a sollicité la délivrance d'une carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " d'une durée de dix ans. Par une décision du 3 janvier 2024 dont elle demande l'annulation, le préfet du Calvados a refusé de faire droit à sa demande.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Mme B ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 14-2023-243 du 4 octobre 2023, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme A D, cheffe du bureau du séjour, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions du bureau du séjour, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

5. En second lieu, les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers et aux conditions de délivrance de ces titres s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 110-1 du même code, " sous réserve du droit de l'Union européenne et des conventions internationales ". Aux termes de l'article 11 de la convention du 31 juillet 1993 signée entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République du Congo relative à la circulation et au séjour des personnes : " Après trois années de résidence régulière et non interrompue, les ressortissants de chacune des Parties contractantes établis sur le territoire de l'autre Partie peuvent obtenir un titre de séjour de longue durée, dans les conditions prévues par la législation de l'Etat d'accueil. Ce titre de séjour est renouvelable de plein droit ". Aux termes de l'article L. 423-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger marié depuis au moins trois ans avec un ressortissant français se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans à condition qu'il séjourne régulièrement en France depuis trois ans et que la communauté de vie entre les époux n'ait pas cessé depuis le mariage, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français. / La délivrance de cette carte est subordonnée au respect des conditions d'intégration républicaine prévues à l'article L. 413-7. (). ". Aux termes de l'article L. 413-7 du même code : " La première délivrance de la carte de résident prévue aux articles L. 423-6, L. 423-10 ou L. 423-16, de la carte de résident portant la mention " résident de longue durée-UE " prévue aux articles L. 421-12, L. 421-25, L. 424-5, L. 424-14 ou L. 426-19, ainsi que de la carte de résident permanent prévue à l'article L. 426-4 est subordonnée à l'intégration républicaine de l'étranger dans la société française, appréciée en particulier au regard de son engagement personnel à respecter les principes qui régissent la République française, du respect effectif de ces principes et de sa connaissance de la langue française qui doit être au moins égale à un niveau défini par décret en Conseil d'État. / Pour l'appréciation de la condition d'intégration, l'autorité administrative saisit pour avis le maire de la commune dans laquelle l'étranger réside. Cet avis est réputé favorable à l'expiration d'un délai de deux mois à compter de la saisine du maire par l'autorité administrative () ".

6. Il ressort de la décision attaquée que, pour refuser à Mme B la délivrance d'une carte de résident de dix ans, le préfet du Calvados s'est fondé sur la circonstance que l'intéressée ne pouvait justifier d'une intégration républicaine au sein de la société française, au motif que les réponses qu'elle avait apportées lors de l'entretien prévu à l'article L. 413-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " n'ont pas permis au maire de sa commune d'affirmer son intégration républicaine ". Toutefois, il ressort des observations de l'enquêteur de sa commune de résidence que la requérante maîtrise la langue française, et qu'après avoir indiqué que Mme B a effectué les formations civique et linguistique prescrites par le contrat d'intégration républicaine et dispensées par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) en 2018, elle a eu un emploi à temps partiel en contrat à durée déterminée durant quelques mois en 2022. L'enquêteur a relevé qu'elle souhaitait trouver un emploi dans la restauration scolaire, a conclu l'entretien en indiquant que la requérante " éprouv[ait] encore de grosses difficultés et ne sembl[ait] pas s'intéresser à ce qui se passe en France " sans assortir ces affirmations de précisions ou justifications. Au surplus, Mme B justifie de sa volonté d'intégration en produisant un contrat de travail à durée déterminée du 4 septembre 2023 au 5 juillet 2024 pour exercer les fonctions de surveillante pause méridienne dans sa commune de résidence. Dans ces conditions et dans les circonstances particulières de l'espèce, la seule mention de l'avis défavorable du maire de sa commune de résidence n'était pas de nature à révéler un défaut d'intégration républicaine au sens des dispositions précitées. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la décision contestée méconnaît les dispositions de l'article L. 431-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la requérante est fondée à demander l'annulation de la décision du 3 janvier 2024 lui refusant la délivrance d'une carte de résident d'une durée de validité de dix ans.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. L'exécution du présent jugement implique seulement qu'il soit procédé au réexamen de la demande de Mme B. Par suite, il y a lieu de faire application de l'article L. 911-2 du code de justice administrative et d'enjoindre au préfet du Calvados d'y procéder dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a, en revanche, pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

9. Mme B est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Blache, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Blache de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme B.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision du 3 janvier 2024 du préfet du Calvados est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Calvados de réexaminer la demande de Mme B dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Blache une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Blache renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C F épouse B, à Me Blache et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 29 août 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

Le greffier,

Signé

D. DUBOST

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

D. Dubost

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