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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2400770

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2400770

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2400770
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 25 mars 2024, le 25 avril 2024 et le 11 juin 2024, M. D A, représenté par Me Cavelier, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 février 2024 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, ensemble le rejet de son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer un titre de séjour ou de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le paiement à son conseil d'une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- elle a été signée par une autorité ne disposant pas d'une délégation de signature régulière ;

- le préfet a commis une erreur de droit en lui opposant, pour refuser sa demande fondée sur l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la circonstance qu'elle serait motivée par une migration économique et constituerait une intention de détourner une procédure destinée à des situations exceptionnelles ;

- il remplit les conditions posées à l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; pour le calcul de la durée de six mois de formation qualifiante, les formations et stages qu'il a suivis avant son inscription en CAP doivent être pris en compte ;

- la décision porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- la décision rejetant son recours gracieux, reçu le 10 avril 2024, est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur de fait ; à la date de cette décision, il justifiait suivre depuis au moins six mois d'une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 12 avril 2024 et le 29 avril 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ducos de Saint Barthélémy de Gélas,

- et les observations de Me Cavelier, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant tunisien né le 20 avril 2005, est entré irrégulièrement en France le 15 août 2022 selon ses déclarations. Le procureur de la République du tribunal judiciaire de Caen a ordonné son placement provisoire auprès des services de l'aide sociale à l'enfance le 15 septembre 2022. M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour le 17 avril 2023. Par un arrêté du 19 février 2024, le préfet du Calvados a refusé son admission au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Le 8 avril 2024, M. A a exercé un recours gracieux contre cet arrêté, qui a été implicitement rejeté. M. A demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions dirigées contre l'arrêté du 19 février 2024 :

2. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme B C, cheffe du bureau du séjour, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de ce bureau, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions relatives au séjour des étrangers en France et à leur éloignement. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision doit, par suite, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

4. D'une part, si le préfet du Calvados s'est surabondamment fondé sur les conditions de départ de Tunisie et de voyage de M. A qui révèleraient une immigration économique, ces considérations ne constituent pas le motif de la décision attaquée et sont sans incidence sur sa légalité. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit, par suite, être écarté.

5. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. A a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance à l'âge de dix-sept ans, à la suite d'une ordonnance de placement provisoire du 15 septembre 2022. S'il justifie d'une inscription en classe d'unité pédagogique pour élèves allophones arrivants à compter du 14 novembre 2022, puis en " prépa apprentissage Industrie " du 15 mai 2023 au 31 juillet 2023, il est constant que ces formations ne sont pas diplômantes et ne peuvent être regardées comme s'inscrivant dans le cadre d'une formation professionnelle qualifiante. Par ailleurs, son inscription en certificat d'aptitude professionnelle n'ayant été formalisée que le 1er septembre 2023, à la date de la décision attaquée, M. A ne justifiait suivre cette formation que depuis cinq mois. Dans ces conditions, et pour ce seul motif, le préfet du Calvados a pu, sans méconnaitre les dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation, refuser de délivrer à l'intéressé le titre de séjour qu'il sollicitait. Par suite, ce moyen doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A, né en 2005, est entré récemment en France, qu'il exerce, à la date de la décision, une activité professionnelle au titre de sa formation depuis moins de six mois, qu'il a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de dix-sept ans, le requérant n'établissant pas, par ailleurs, avoir noué en France des relations personnelles d'une particulière intensité. Dans ces conditions, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels ces décisions ont été prises. Par suite, ce moyen doit être écarté.

8. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 19 février 2024 du préfet du Calvados portant refus de séjour.

Sur les conclusions dirigées contre la décision implicite de rejet de son recours gracieux :

9. Une nouvelle décision dont le sens et l'objet sont les mêmes que ceux d'une précédente décision revêt un caractère confirmatif de la décision initiale dès lors que ne s'est produit entre temps aucun changement dans les circonstances de droit ou de fait de nature à emporter des conséquences sur l'appréciation des droits ou prétentions en litige.

10. Il ressort des pièces du dossier que M. A a formé, le 8 avril 2024, un recours gracieux à l'encontre de l'arrêté attaqué du 19 février 2024 dans lequel il se prévaut de la poursuite de sa formation professionnelle et de ce qu'il remplit, à la date du recours gracieux, la condition de suivi de la formation depuis au moins six mois prévue à l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision rejetant implicitement le recours gracieux de M. A, soit le 8 juin 2024, celui-ci justifiait du suivi d'une formation professionnelle qualifiante de plus de neuf mois. Par ailleurs, ainsi que l'a relevé le préfet dans sa décision du 19 février 2024, les notes et appréciations des enseignants et de l'employeur de M. A sont très favorables. En outre, l'avis de sa structure d'accueil du 22 avril 2024 relève que " son intégration dans la société française se démontre chaque jour dans ses efforts et ses progrès remarquables pour l'apprentissage du français. C'est un jeune qui aspire à devenir autonome et à s'insérer par le travail et le respect des règles et du mode de vie de la société française ". Enfin, si M. A est entré récemment en France et n'est pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, il soutient ne plus avoir de lien avec notamment son père dont il a déclaré avoir subi les violences. Par suite, en rejetant le recours gracieux du requérant au motif erroné qu'il ne remplissait pas les conditions relatives à la durée de la formation, le préfet du Calvados, à qui il appartenait, compte tenu des circonstances de fait nouvelles, de procéder à l'appréciation globale de la situation du requérant, a méconnu les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision implicite de rejet du recours gracieux qu'il a formé à l'encontre de l'arrêté du 19 février 2024 lui refusant un titre de séjour, et, par voie de conséquence, celle des décisions portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet du Calvados de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, ainsi qu'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler le temps de la délivrance de cette carte de séjour temporaire, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en l'état, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

13. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 29 mai 2024. Son conseil peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37, alinéa 2, de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Cavelier, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cavelier de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet du Calvados rejetant le recours gracieux de M. A ainsi que les décisions du 19 février 2024 portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Calvados de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, ainsi qu'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler le temps de la délivrance de ce titre de séjour, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Me Cavelier, avocat de M. A, en application des dispositions de l'article 32 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat relative à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Cavelier et au préfet du Calvados.

Copie sera adressée au bureau de l'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Macaud, présidente,

- Mme Ducos de Saint Barthélémy de Gélas, première conseillère,

- Mme Sénécal, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

La rapporteure,

SIGNÉ

C. DUCOS DE SAINT BARTHELEMY DE GÉLAS

La présidente,

SIGNÉ

A. MACAUDLa greffière,

SIGNÉ

E. BLOYET

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. Bloyet

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