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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2400789

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2400789

vendredi 24 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2400789
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS BERTHILIER - TAVERDIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 mars 2024, M. A B, représenté par Me Taverdin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de l'Orne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de lui délivrer un titre de séjour mention " salarié " dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à défaut, d'enjoindre au préfet de l'Orne de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) en équité, de mettre à la charge de l'Etat une somme laissée à l'appréciation du tribunal.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire :

- elle est insuffisamment motivée en méconnaissance de la loi du 1er juillet 1979 ;

- elle est entachée d'une erreur de droit en ce que la Cour nationale du droit d'asile ne s'est pas encore prononcée sur la situation de son épouse et de ses enfants ;

- elle est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'un an :

- la décision est entachée d'une erreur de droit en ce qu'il a le droit de se maintenir jusqu'à la décision de la Cour nationale du droit d'asile relative à son épouse et ses enfants et il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement ;

- le préfet a commis une erreur de droit en ce que les conditions pour édicter une interdiction de retour ne sont pas réunies.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Par décision en date du 2 janvier 2024, la présidente du tribunal a désigné M. Rivière conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

M. Rivière, magistrat désigné, a présenté son rapport lors de l'audience publique qui s'est tenue en l'absence des parties.

L'instruction a été close après l'appel de l'affaire à l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant turc né le 5 mai 1994, est entré irrégulièrement en France le 1er novembre 2019, pour y demander l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande le 29 avril 2021, rejet confirmé par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 6 décembre 2021. L'OFPRA a également rejeté une première demande de réexamen le 17 avril 2023, décision confirmée par la CNDA le 6 septembre 2023. Par l'arrêté contesté du 4 mars 2024, le préfet de l'Orne l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour en France pour une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

2. En premier lieu, M. B ne peut utilement se prévaloir des dispositions de la loi du 11 juillet 1979 relative à la motivation des actes administratifs dont les dispositions pertinentes ont été abrogées et remplacées, à compter du 1er janvier 2016, antérieurement à l'édiction de la décision contestée, par les dispositions de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, elles-mêmes inopérantes à l'appui du moyen tiré du défaut de motivation de la décision litigieuse dès lors que la motivation des obligations de quitter le territoire français est explicitement prévue au premier alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

3. En deuxième lieu, si le requérant soutient que le préfet a commis une erreur de droit en édictant une mesure d'éloignement à son encontre en ce que la demande d'asile de son épouse est en cours d'examen, le préfet relève que la Cour nationale du droit d'aile a rejeté la demande de Mme B le 13 février 2024, soit antérieurement à l'arrêté contesté, et qu'il a également pris à l'encontre de son épouse une obligation de quitter le territoire français. Par suite le moyen doit être écarté comme manquant en fait.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

5. M. B se prévaut de la durée de son séjour en France depuis 2019, de la présence sur le territoire français de plusieurs frères et cousins, de ce que sa fille y est scolarisée et qu'il est titulaire d'un contrat à durée indéterminée. Toutefois, il ressort des pièces des dossiers que sa présence ne se justifie que par la durée d'examen de sa demande d'asile, que l'intéressé est entré en France à l'âge de vingt-cinq ans et qu'il a vécu la majeure partie de sa vie en Turquie. S'il fait valoir la présence de ses deux frères il ne justifie pas de leur lien de parenté en produisant uniquement une carte de résident au nom de M. D B et un titre de séjour délivré à M. C B expirant en mars 2024. Par ailleurs, si M. B produit un contrat à durée indéterminée en qualité de menuisier poseur conclu le 28 octobre 2023 et des bulletins de salaire y afférents, ils ne sauraient témoigner d'une insertion sociale ou professionnelle significative sur le territoire français. En outre, le préfet indique, sans que cela soit contesté, que l'épouse de M. B fait également l'objet d'une mesure d'éloignement. La décision en litige ne fait ainsi pas obstacle à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer dans son pays d'origine avec son épouse et ses enfants dès lors qu'il n'apporte aucun élément sur l'impossibilité pour sa fille à poursuivre sa scolarité hors de France. Dans ces conditions, et eu égard notamment tant à la durée qu'aux conditions de séjour en France de l'intéressé, l'obligation de quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de M. B.

6. En quatrième lieu et dernier lieu, s'il soutient qu'il fait l'objet de menaces de traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Turquie, son pays d'origine, qu'il aurait quitté en raison de ses origines kurdes, cette circonstance ne peut être utilement invoquée pour contester la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qui n'a ni pour objet ni pour effet de fixer le pays de renvoi, lequel est déterminé par une décision distincte. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison des risques encourus en cas de retour en Turquie est inopérant à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

7. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

8. M. B soutient qu'il a été victime de persécutions en Turquie en raison de son origine kurde. Toutefois, il ne produit aucun élément nouveau - autre que ceux examinés par les instances chargées de l'asile qui ont rejetée deux fois sa demande d'asile - permettant d'établir l'actualité et la réalité de ses craintes et se borne à évoquer des généralités sur la situation des kurdes dans son pays. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En second lieu, les instances chargées de l'asile ont rejeté les demandes de protection internationale de M. B et de son épouse et ils font tous deux l'objet d'une mesure d'éloignement vers la Turquie. La décision en litige n'a dès lors pas pour conséquence de séparer M. B de son épouse et de ses enfants et ne fait ainsi pas obstacle à ce que la cellule familiale puisse se reconstituer dans son pays d'origine. Il suit de là que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, le droit au maintien allégué par le requérant est sans incidence sur l'édiction d'une interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen doit être écarté.

11. En deuxième lieu, il résulte des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code précité que l'autorité préfectorale a la faculté de prendre une interdiction de retour à l'encontre d'un étranger disposant d'un délai de départ volontaire. Il incombe, dès lors, à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser.

12. Pour interdire à M. B de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an, le préfet de l'Orne a relevé la faible durée de sa présence sur le territoire français, de ce qu'il n'y dispose pas de liens stables et anciens et que son épouse se trouve dans la même situation administrative. L'autorité préfectorale a pu légalement assortir l'obligation de quitter le territoire français prononcée à l'encontre de l'intéressé d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée, au demeurant limitée à un an, alors même que celui-ci n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et que sa présence en France ne représente pas une menace pour l'ordre public.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B aux fins d'annulation doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et celles relatives aux frais du procès.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de l'Orne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 mai 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

X. RIVIERELa greffière,

Signé

H. SCHREINER

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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