vendredi 7 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Caen |
| Section | Tribunal Administratif de Caen |
| N° Dossier | TA14-2400807 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Autres délais-Etrangers-3 |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 27 mars 2024 et 24 avril 2024, M. B E C A, représenté par Me Mokhefi, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de l'Orne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
Sur l'arrêté dans son ensemble :
- le préfet doit justifier de la compétence de l'auteur des décisions.
Sur l'obligation de quitter le territoire :
- elle est insuffisamment motivée en méconnaissance de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle est contraire à l'article 3 de de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il a le droit de se maintenir jusqu'à la notification de l'ordonnance de rejet de la Cour nationale du droit d'asile ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision fixant le pays de destination :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'un an :
- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
- il n'a pas été en mesure de s'expliquer devant la Cour nationale du droit d'asile et cette décision le prive d'exercer ses droits.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 3 avril 2024 et 11 avril 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.
Vu :
- l'arrêté attaqué ;
- la demande d'aide juridictionnelle du 22 mars 2024 ;
- les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Par décision en date du 2 janvier 2024, la présidente du tribunal a désigné M. D conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. D,
- et les observations de Me Le Blanc substituant Me Mokhefi pour M. C A, qui reprend les moyens et conclusions exposés dans la requête.
Le préfet de l'Orne n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Une note en délibéré enregistré le 12 mai 2024 pour M. C A n'a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. M. C A, ressortissant camerounais, est entré irrégulièrement en France le 16 novembre 2020, selon ses déclarations. Le 11 janvier 2023, il a présenté une demande d'asile. Par une décision du 20 juillet 2023, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande de protection internationale. Par l'arrêté contesté du 4 mars 2024, le préfet de l'Orne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".
3. M. C A ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application des dispositions précitées.
Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté :
En ce qui concerne le moyen commun tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions :
4. Par un arrêté du 27 novembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Orne n° 2023-11-15 du même jour, le préfet de l'Orne a donné délégation à M. Yohan Blondel, secrétaire général de la préfecture de l'Orne et sous-préfet, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'État dans le département de l'Orne, à l'exception de certains actes dont ne fait pas partie la décision en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions en litige doit, par suite, être écarté.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :
5. En premier lieu, M. C A soutient que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Toutefois, il ressort des dispositions des articles L. 613-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions par lesquelles l'autorité administrative signifie à l'étranger l'obligation dans laquelle il se trouve de quitter le territoire français. Par suite, le moyen est inopérant et doit être écarté. En tout état de cause, la décision portant obligation de quitter le territoire vise les textes dont elle fait application, notamment les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que les articles pertinents du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle énonce également les considérations de fait sur lesquelles le préfet s'est fondé, en mentionnant des précisions sur la situation personnelle de l'intéressé.
6. En deuxième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant dès lors que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'emporte pas, par elle-même, le retour du requérant dans son pays d'origine.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé ou qui ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application de l'article L. 542-2 et qui ne peut être autorisé à demeurer sur le territoire à un autre titre doit quitter le territoire français, sous peine de faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. ". M. C A, dont la demande d'asile avait été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 20 juillet 2023, n'avait plus le droit de se maintenir sur le territoire français dès la date de ce rejet dès lors qu'il provenait d'un pays sûr conformément aux dispositions combinées des articles L. 542-2 et L. 531-24 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il pouvait donc faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français en application des dispositions de l'article L. 611-1 4°du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La circonstance que le préfet de l'Orne a mentionné par erreur que la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) avait rejeté sa demande d'asile le 10 novembre 2023 - alors que cette date est relative à la fin de la procédure de demande d'aide juridictionnelle devant la CNDA - est sans incidence sur la légalité de la mesure d'éloignement. Par suite, le moyen tiré de ce que la mesure d'éloignement méconnaît son droit de se maintenir doit être écarté.
8. En quatrième et dernier lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté contesté que le préfet de l'Orne aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
9. En premier lieu, la décision fixant le pays à destination vise les dispositions applicables, précise la nationalité de M. C A et que ce dernier, dont la demande d'asile a été rejetée, n'établit pas que sa vie ou sa liberté seraient menacées ou qu'il serait exposé à des peines ou traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Elle est, par suite, suffisamment motivée.
10. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
11. M. C A soutient qu'en cas de retour dans son pays d'origine, il sera exposé à un risque de subir des traitements inhumains et dégradants. S'il allègue un conflit familial et des risques de persécution en raison de son orientation sexuelle, il ne produit toutefois aucun élément probant permettant de tenir pour établies l'existence des menaces personnelles auxquelles il serait exposé s'il retournait au Cameroun. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
12. En troisième lieu et dernier lieu, pour les motifs exposés au point précédent, le préfet de l'Orne n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.
En ce qui concerne l'interdiction de retour :
13. En premier lieu, les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision interdisant à M. C A le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ne peut qu'être écartée.
14. En deuxième lieu, pour interdire à M. C A le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, le préfet de l'Orne, qui a visé les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, qui fondent cette décision, a relevé que l'intéressé ne justifie pas de liens personnels en France caractérisés par leur intensité et leur ancienneté compte tenu de la durée et des conditions de sa présence récente en France. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé suffisant des considérations de droit et de fait justifiant tant le principe que la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté. Par ailleurs, compte tenu de la courte durée de sa présence en France et de l'absence d'attaches particulières sur le territoire français, et alors même qu'il n'a pas fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement et ne représente pas une menace à l'ordre public, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'en fixant à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet de l'Orne aurait entaché sa décisions d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
15. En troisième lieu, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant et doit être écarté comme tel à l'encontre de la décision interdisant au requérant le retour sur le territoire français, qui n'emporte pas, par elle-même, le renvoi du requérant dans son pays d'origine.
16. En quatrième et dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué n'a ni pour objet, ni pour effet de priver M. C A de préparer sa défense et de se faire représenter par un conseil devant la Cour nationale du droit d'asile, sa présence à l'audience n'étant que facultative. Par suite, le requérant n'est pas fondé à dire que l'interdiction de retour le prive d'exercer ses droits.
17. Il résulte de tout ce qui précède que M. C A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Orne du 4 mars 2024.
Sur les frais liés à l'instance :
18. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement au conseil de la requérante de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : M. C A est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B E C A, à Me Mokhefi et au préfet de l'Orne.
Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juin 2024.
Le magistrat désigné,
signé
X. RIVIERE La greffière,
signé
N. BELLA
La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
E. Bloyet
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