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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2401208

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2401208

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2401208
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantFRANCK BARBIER AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 mai 2024, l'association Manche nature, demande au juge des référés du tribunal, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du préfet de la Manche du 27 octobre 2023 portant autorisation environnementale de la restructuration et de l'extension d'un élevage de porcs et mise à jour du plan d'épandage exploité par l'EARL de la Fieffe dans la commune de La Colombe ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle justifie de la capacité à agir dans cette instance ;

- elle justifie d'un intérêt à agir dès lors que la décision en litige lèse directement son objet statutaire et qu'elle bénéficie en outre d'un agrément au titre de la protection de l'environnement ;

- elle a satisfait aux formalités prescrites par l'article L. 181-17 du code de l'environnement ;

- la condition d'urgence est remplie dès lors que les travaux de terrassement du terrain devant accueillir la future exploitation sont achevés et que la mise en exploitation, qui aura une incidence sur les milieux sensibles environnants, interviendra rapidement ; l'urgence est également caractérisée par le risque de pollution des eaux, lié en particulier à la proximité de certaines parcelles du plan d'épandage des captages d'eau, créant ainsi un risque pour l'approvisionnement en eau potable ; l'autorisation en litige, qui engendrera également une recrudescence des nuisances notamment olfactives, présente ainsi un risque grave et imminent d'atteinte aux intérêts qu'elle entend défendre ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision dès lors que :

* l'étude d'impact présente des insuffisances au regard de son absence globale de structuration, de sa limitation à un périmètre purement administratif, de l'insuffisance de la description de l'état initial de l'environnement et de l'absence de mise en œuvre de la séquence " éviter-réduire-compenser " ; ces insuffisances sont particulièrement préoccupantes en ce qui concerne la description de l'état initial de l'environnement (recensement des zones humides), l'analyse des incidences liées à l'épandages des effluents, l'analyse des incidences liées aux polluants émis (ammoniac) et l'analyse des impacts cumulés avec d'autres projets ;

* l'arrêté en litige est entaché d'une erreur d'appréciation des intérêts visés aux articles L. 211-1 et L. 511-1 du code de l'environnement dans la mesure où le projet porte atteinte à la préservation des écosystèmes aquatiques, des sites et zones humides, à la qualité des eaux et à la lutte contre les pollutions ainsi qu'à la protection de la ressource en eau potable.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mai 2024, l'EARL de la Fieffe, représentée par Me Barbier, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 4 000 euros soit mise à la charge de l'association Manche nature.

Elle fait valoir que :

- l'association requérante n'a pas satisfait aux dispositions de l'article L. 181-17 du code de l'environnement qui prescrivent la notification du recours contentieux à l'auteur de la décision et au bénéficiaire de l'autorisation ;

- la délibération du 23 février 2024 du bureau de l'association ne prévoit pas l'introduction d'un référé devant le tribunal administratif ;

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite : l'association requérante ne démontre pas l'atteinte grave et immédiate à la santé ou à la protection de l'environnement qui pourrait résulter de la mise en service de l'installation ; les modalités d'épandage prévues permettent de prévenir le risque d'atteinte à la qualité des eaux et des milieux aquatiques ; les nuisances olfactives et les conséquences économiques et sociales qui résulteraient du fonctionnement de l'installation ne sont pas démontrées ;

- aucun moyen n'est de nature à entrainer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

* l'étude d'impact ne présente pas de lacune substantielle ; son contenu et les rubriques qu'elle comporte correspondent aux éléments définis par l'article R. 122-5 du code de l'environnement ; l'aire d'étude, d'un rayon de 3 km, est suffisante ; la description de l'état initial de l'environnement est complète et une étude spécifique de la gestion des eaux pluviales a été annexée au dossier de demande ;

* l'analyse des incidences liées à l'épandage des effluents de l'élevage prend en compte les modalités de tri des effluents, les conditions de réalisation des épandages, leur périodicité, les distances d'éloignement des zones d'habitat, l'aptitude des parcelles à l'épandage compte tenu notamment de leur relief et la présence de points d'eau et de cours d'eau ;

* les émissions d'ammoniac ont été quantifiées et sont, en raison des pratiques mises en œuvre par la pétitionnaire, inférieures à 50 % à celles d'un élevage standard ;

* il a été réalisé une analyse des effets cumulés des incidences du projet avec les autres projets qui ont fait l'objet soit d'une étude d'incidence environnementale, soit d'une évaluation environnementale ;

* les solutions de substitution ont été analysées ;

* le projet ne porte pas atteinte aux intérêts protégés par les articles L. 211-1 et L. 511-1 du code de l'environnement dès lors que le fonctionnement de l'installation permet de préserver les écosystèmes aquatiques, les zones humides, la qualité des eaux ainsi que la ressource en eau potable.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 mai 2024, le préfet de la Manche conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- l'urgence n'est pas caractérisée ; l'association ne démontre pas l'existence de conséquences sur le temps long des effets de la mise en service de l'exploitation en terme de pollution et de nuisances et interrompre les travaux d'extension en cours porterait un préjudice important à l'exploitant ;

- aucun moyen n'est de nature à entrainer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

* l'étude d'impact ne présente pas d'insuffisance, ainsi que l'a évalué le commissaire enquêteur ; en particulier, s'agissant du plan d'épandage, les éléments qu'invoque l'association requérante sont inopérants, la présence de zones vulnérables n'interdisant pas l'implantation d'un projet à condition que le taux de rejet des nitrates soit conforme aux limites règlementaires ce qui est le cas en l'espèce ; par ailleurs, les autres griefs invoqués à l'encontre de l'étude d'impact ne sont pas fondés ;

* le projet ne porte pas atteinte aux intérêts protégés par les articles L. 211-1 et L. 511-1 du code de l'environnement ; la protection de la ressource en eau potable est parfaitement respectée ; les prescriptions techniques édictées par l'arrêté vont au-delà des normes en vigueur ; l'extension de l'exploitation autorisée par l'arrêté attaqué ne porte pas atteinte à des zones humides.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2400511 enregistrée le 26 février 2024, par laquelle l'association Manche nature demande l'annulation de la décision contestée.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 22 mai 2024, tenue à 11h00 en présence de Mme Bloyet, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Rouland-Boyer, juge des référés,

- et les observations de Mme A, représentant l'association Manche nature, qui reprend les conclusions et moyens présentés dans sa requête, et les observations de Me Barbier, avocat de l'EARL de la Fieffe, qui reprend les conclusions et moyens présentés dans ses écritures.

Le préfet de la Manche n'était ni présent, ni représenté.

La juge des référés, à l'issue de l'audience, a prononcé la clôture de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du 1er alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ( ) ".

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Il résulte de l'instruction que l'EARL du Fieffe, qui exploite un élevage porcin sur la commune de La Colombe d'une capacité de 3 537 animaux équivalents, régulièrement autorisé par le préfet de la Manche au titre de la législation sur les installations classées pour la protection de l'environnement, a sollicité une autorisation afin d'augmenter la capacité de son élevage à 7 082 animaux équivalents. L'association Manche nature demande au juge des référés de suspendre l'exécution de l'arrêté du préfet de la Manche du 27 octobre 2023 portant autorisation environnementale de la restructuration et de l'extension d'un élevage de porcs et mise à jour du plan d'épandage exploité par l'EARL.

3. En l'état de l'instruction, aucun des moyens soulevés par l'association Manche nature n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'autorisation environnementale délivrée le 27 octobre 2023 à l'EARL de la Fieffe.

4. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir opposées en défense ni sur la condition tenant à l'urgence, que la demande de l'association Manche nature tendant à la suspension de l'exécution de cette autorisation environnementale, doit être rejetée.

Sur les frais de l'instance :

5. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante en la présente instance, une somme au titre des frais exposés par l'association requérante et non compris dans les dépens. En revanche, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'association Manche nature une somme de 800 euros à verser à l'EARL de la Fieffe à ce même titre.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de l'association Manche nature est rejetée.

Article 2 : L'association Manche nature versera la somme de 800 euros à l'EARL de la Fieffe en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association Manche nature, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et à l'EARL de la Fieffe.

Copie en sera adressée au préfet de la Manche.

Fait à Caen, le 23 mai 2024.

La présidente, juge des référés,

SIGNÉ

H. Rouland-Boyer

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

E. Bloyet

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