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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2401391

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2401391

vendredi 13 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2401391
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationAutres délais-Etrangers-1
Avocat requérantWAHAB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 mai 2024, M. A E, représenté par Me Wahab, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 mai 2024 par lequel le préfet du Calvados l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire :

- le préfet doit justifier de la compétence de l'auteure de la décision ;

- elle est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant, garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire il est illégal du fait de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français.

Sur la décision fixant le pays de destination elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Sur la décision interdisant le retour sur le territoire pour une durée d'un an :

- elle doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 10 juin et 29 juillet 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Par décision en date du 2 janvier 2024, la présidente du tribunal a désigné M. D conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Schreiner, greffière d'audience, M. D a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Wahab, représentant M. E, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue après que les parties ont formulé leurs observations orales, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant albanais né le 26 avril 1989, est entré en France, accompagné de son épouse et de ses deux enfants, le 3 avril 2017 selon ses déclarations pour y demander l'asile. Il a fait l'objet d'un arrêté de transfert aux autorités allemandes et a quitté le territoire français en 2018. Le 25 novembre 2020 l'intéressé a sollicité le droit au séjour en qualité de parent d'un enfant malade. A ce titre il a été autorisé à séjourner en France jusqu'au 26 avril 2022. Le préfet du Calvados a rejeté sa demande de renouvellement de son droit au séjour le 29 avril 2022 et a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dont la légalité a été validée par le tribunal et par la cour administrative d'appel de Nantes le 15 décembre 2023. Le 27 mai 2024 l'intéressé a été interpellé pour conduite d'un véhicule sans port de ceinture de sécurité et placé en retenue pour vérification de son droit au séjour. Par l'arrêté contesté du 28 mai 2024, le préfet du Calvados l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. E, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2023, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2023-243 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme C B, adjointe au chef du bureau de l'asile et de l'éloignement, à l'effet notamment de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions de ce bureau, à l'exception de certains actes dont ne fait pas partie la décision portant obligation de quitter le territoire français. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en litige doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

5. M. E fait valoir une durée de présence en France de sept années, son intégration par la scolarisation de deux enfants et la naissance d'un troisième en février 2022, et par une activité professionnelle de juin 2021 à février 2022 dans le secteur du bâtiment et de la signature d'un contrat à durée indéterminée dans une entreprise de nettoyage depuis le 1er mars 2024. Toutefois, le requérant, qui déclare être hébergé avec sa famille au sein du foyer les 3 A à Caen, un foyer d'urgence, ne justifie pas ni même n'allègue être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, où rien ne s'oppose à ce qu'il reconstitue sa cellule familiale avec son épouse et leurs trois enfants qui pourront y être scolarisés. Il ne démontre, en outre, aucune insertion sociale significative et son insertion professionnelle est de moins d'un an au total en dépit d'une présence en France relativement longue. Enfin, l'intéressé s'est maintenu délibérément en situation irrégulière après avoir fait l'objet, de même que son épouse, d'une première décision d'éloignement le 29 avril 2022 dont la légalité a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Caen et par un arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes qu'il n'a pas exécutée, ce qui ne témoigne pas d'une bonne intégration, laquelle suppose le respect des lois de la République et des décisions de justice. S'il fait valoir le dépôt d'une demande de titre de séjour par son épouse sur le fondement d'attaches familiales fortes en France et au titre de l'admission exceptionnelle au séjour, reçue en préfecture le 12 avril 2024, il ne produit aucun document justifiant du droit de son épouse à se maintenir sur le territoire français pendant l'examen de cette nouvelle demande. Dans ces conditions, l'obligation de quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit en tout état de cause être écarté.

6. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que l'enfant de M. E souffre d'une malformation labio-palatine ayant entraîné des complications, notamment pulmonaires, qui nécessite un suivi régulier auprès d'une équipe pluridisciplinaire, notamment pédopsychiatrique et orthophonique. Il apparaît toutefois qu'à la suite de l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 5 avril 2022, dont il ressortait que l'état de santé de l'enfant de M. E né en octobre 2016 nécessite une prise en charge médicale dont le défaut ne devrait pas entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et que son état de santé peut lui permettre de voyager sans risque vers son pays d'origine, le préfet a refusé de renouveler à M. E une autorisation provisoire de séjour en qualité d'accompagnant d'un enfant malade. Ainsi qu'il a été mentionné au point 1 du présent jugement, cette décision a été confirmée par jugement du tribunal administratif de Caen nos 2201491, 2201492 du 14 mars 2023, lui-même confirmé par un arrêt de rejet de la cour administrative d'appel de Nantes nos 23NT01266, 23NT01267 du 15 décembre 2023. Les pièces produites à la présente instance ne permettent pas davantage de remettre en cause le bien-fondé de l'avis du collège des médecins de l'OFII, et l'absence de conséquence d'une exceptionnelle gravité à défaut d'une prise en charge médicale alors même que l'enfant s'est vu reconnaître la qualité d'enfant handicapé par la maison départementale des personnes handicapées du Calvados pour la période du 1er mai 2022 au 31 août 2025. Il en résulte que l'état de santé du fils de M. E ne nécessite pas son maintien sur le territoire national et que la mesure d'éloignement n'a ni pour objet, ni pour effet d'entraîner la séparation des enfants avec l'un de leurs parents, la cellule familiale pouvant se reconstituer en Albanie, où par ailleurs les enfants de M. E peuvent poursuivre leur scolarité. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

8. Les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision refusant un délai de départ volontaire à M. E ne peut qu'être écartée.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. Il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, le requérant ne peut pas se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité de cette décision pour demander l'annulation de la décision fixant le pays de retour.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

10. En premier lieu, les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision interdisant à M. E le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ne peut qu'être écartée.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

12. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ volontaire, il lui appartient de l'assortir d'une interdiction de retour, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle.

13. D'une part, les éléments avancés par M. E, tirés des problèmes de santé de son fils dont il a été établi que l'absence de prise en charge n'aurait pas pour l'enfant des conséquences d'une exceptionnelle gravité - ne constituent pas des circonstances humanitaires au sens de l'article L. 612-6 précité de même que la scolarisation de ses enfants. Par suite, le préfet n'a pas commis d'erreur de droit en édictant à l'encontre de l'intéressé une interdiction de retour sur le territoire français, et s'est borné à tirer les conséquences de sa décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire. Par ailleurs, il ressort de la motivation même de l'arrêté du 28 mai 2024 que le préfet du Calvados a bien pris en considération la durée de présence de M. E sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le requérant ne dispose pas de lien personnel ou familial stable et intense sur le territoire français en dehors de son épouse et de ses enfants qui se trouvent dans la même situation administrative que lui. Dans ces conditions M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision du préfet lui interdisant le retour pour une durée d'un an serait entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet du Calvados du 28 mai 2024.

Sur les frais liés à l'instance :

15. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'État, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement au conseil du requérant de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A E, à Me Wahab et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

X. D

La greffière,

Signé

H. SCHREINER

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. Bloyet

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