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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2401494

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2401494

jeudi 29 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2401494
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantTOMASI

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Caen a annulé l'arrêté du préfet de police de Paris du 10 juin 2024 obligeant M. B, ressortissant ivoirien, à quitter le territoire français. Le juge a estimé que le préfet n'avait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle et familiale de l'intéressé, notamment sa présence en France depuis 2017, sa paternité d'un enfant né en France en 2021 de mère française, et la résidence régulière de toute sa fratrie en France. Cette absence d'examen a entaché l'arrêté d'illégalité, entraînant l'annulation de l'obligation de quitter le territoire ainsi que des décisions fixant le délai de départ et le pays de destination. La solution retenue s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les principes généraux du droit administratif.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 juin 2024, M. A B, représenté par Me Weinberg, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent, de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 ou L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) à défaut, d'enjoindre au préfet territorialement compétent, de procéder au réexamen de sa situation administrative dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire :

- elle est insuffisamment motivée et procède d'un défaut d'examen complet de sa situation personnelle ;

- elle est prise en violation de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que le préfet n'a pas examiné son droit au séjour alors qu'il peut bénéficier d'un titre en application de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et disproportionnée ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juillet 2024, le préfet de police, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête de M. B.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Par décision en date du 2 janvier 2024, la présidente du tribunal a désigné M. C conformément à l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement sur les requêtes instruites selon les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Schreiner, greffière d'audience, M. C a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Milly substituant Me Weinberg, représentant M. B, qui reprend les moyens et conclusions développés dans ses écritures, expose un nouveau moyen tiré de ce que son droit à être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits de l'Union européenne a été méconnu et présente une nouvelle conclusion tendant à ce que le tribunal enjoigne au préfet de police de Paris la restitution de son passeport dans les meilleurs délais et sous astreinte de 150 euros par jour de retard.

Le préfet de police de Paris n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ivoirien né le 11 novembre 1990, a présenté une demande d'asile rejetée par le directeur général de l'Office français des réfugiés et apatrides le 28 novembre 2017, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 15 octobre 2018. Par l'arrêté contesté du 10 juin 2024, le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté :

2. Pour motiver l'obligation de quitter le territoire français, le préfet de police de Paris a relevé que l'intéressé s'est vu refuser l'asile par l'Office français des réfugiés et apatrides, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile et qu'il ne disposait plus du droit de se maintenir. L'arrêté mentionne également que la mesure d'éloignement ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie familiale et privée. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. B est présent sur le territoire français depuis 2017 et qu'il est le père d'un enfant né en France en 2021, dont la mère est de nationalité française. Par ailleurs, il est hébergé par l'un de ses frères et toute sa fratrie réside régulièrement en France alors que son père est décédé et qu'il déclare que sa mère n'est plus établie en Côte d'Ivoire. Au regard de ces éléments - dont aucun n'a été repris dans l'arrêté contesté - il est constant que le préfet de police de Paris n'a pas procédé à l'examen particulier de la situation personnelle et familiale de l'intéressé et a entaché son arrêté d'une illégalité.

3. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 10 juin 2024 par laquelle le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter le territoire français. Par voie de conséquence, les décisions du même jour accordant un délai de départ volontaire et fixant le pays de renvoi doivent être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

4. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

5. L'annulation de la décision par laquelle le préfet de police a obligé M. B, à quitter le territoire français implique qu'il lui délivre une autorisation provisoire de séjour et qu'il réexamine sa situation. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police de Paris ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressé (Cherbourg-en-Cotentin - département de la Manche), de statuer à nouveau sur sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

7. L'annulation de l'obligation de quitter le territoire français implique nécessairement que le préfet de police de Paris procède à la restitution du passeport de M. B. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de police de Paris d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une mesure d'astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à M. B de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté n° 7703118536 du préfet de police de Paris du 10 juin 2024 obligeant M. B à quitter le territoire français et fixant le pays de destination est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de Paris ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence actuel de l'intéressé, de délivrer à M. B une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de deux mois.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de Paris de restituer son passeport ivoirien à M. B dans un délai de quinze jours.

Article 4 : L'État versera à M. B la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de police de Paris.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 août 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

X. C

La greffière,

Signé

H. SCHREINER

La République mande et ordonne au préfet de police de Paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J. Lounis

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