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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2401596

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2401596

mardi 9 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2401596
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 20 juin et 8 juillet 2024, M. C B, représenté par Me Cavelier, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 6 mai 2024 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la Tunisie comme pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet du Calvados de réexaminer sa demande dans un délai de quinze jours à compter de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros TTC à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'urgence :

- il s'est inscrit dans un centre de formation pour passer un bac professionnel électricien et a signé un contrat d'apprentissage qui a débuté le 7 août 2023 ;

- la structure d'accueil a confirmé le sérieux de ses études et de sa formation professionnelle ;

- le refus de séjour l'a contraint à interrompre sa formation professionnelle.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :

- la signataire de l'arrêté devra justifier d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- le préfet a commis une erreur de droit en appréciant la durée du suivi de la formation professionnelle à la date du dépôt de la demande de titre ;

- le refus de séjour est entaché d'erreur d'appréciation et d'erreur de droit au regard de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le refus de séjour porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les conclusions dirigées contre les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français sont irrecevables ;

- il s'agit d'un refus de délivrance de première carte de séjour temporaire et non d'un refus de renouvellement ;

- la seule circonstance que le requérant ait dû cesser sa formation ne permet pas de caractériser une urgence ;

- la signataire de l'acte bénéficiait d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- il a examiné la demande d'admission exceptionnelle au séjour du requérant en appliquant les critères prévus par l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 20 juin 2024 sous le n° 2401595 par laquelle M. B demande l'annulation de l'arrêté du 6 mai 2024 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

La présidente du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les demandes de référé.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Lebossé, greffière d'audience, M. A a lu son rapport et entendu les observations :

- de Me Cavelier, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens. Il précise que M. B justifie de six mois de formation professionnelle.

Le préfet du Calvados n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant tunisien né le 11 janvier 2005 à Zarzis (Tunisie), a déclaré être entré en France en août 2022 muni d'un visa délivré par les autorités espagnoles. Il a été pris en charge après l'âge de 16 ans par le service de l'aide sociale à l'enfance du département du Calvados. M. B a déposé le 10 mars 2023 une demande de titre de séjour sur le fondement, à titre principal, de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 6 mai 2024, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Le requérant demande la suspension de l'exécution de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi ci-dessus mentionnée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder à M. B le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Calvados :

3. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi. ". Aux termes de l'article L. 722-8 du même code : " Lorsque l'étranger ne peut être éloigné en exécution d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, l'autorité administrative ne peut pas procéder à l'exécution d'office de l'interdiction de retour assortissant cette obligation de quitter le territoire français. ". Il résulte de ces dispositions que le dépôt, dans le délai de recours, d'une requête en annulation contre l'arrêté refusant la délivrance d'un titre de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français suspend l'exécution de cette obligation ainsi que, par voie de conséquence, celle de la décision fixant le pays de destination et de l'interdiction de retour sur le territoire français.

4. M. B a saisi le 20 juin 2024 le présent tribunal d'une requête tendant à l'annulation de l'arrêté du 6 mai 2024. Le dépôt de cette requête aux fins d'annulation a eu pour effet de suspendre l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français. Il ne saurait donc être demandé au juge des référés de suspendre l'exécution de décisions dont le recours en annulation formé contre elles a déjà entraîné cet effet suspensif. Par suite, les conclusions tendant à la suspension de ces décisions sont irrecevables et la fin de non-recevoir opposée par le préfet en défense doit être accueillie.

Sur les conclusions aux fins de suspension de la décision portant refus de titre de séjour :

5. Les dispositions citées au point 3 du présent jugement, qui prévoient que le recours devant le juge administratif a un effet suspensif sur la seule mesure d'éloignement, n'ont ni pour objet ni pour effet de priver le requérant de la possibilité de présenter une demande de suspension à l'encontre de la décision refusant l'admission au séjour dans les conditions énoncées aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du code de justice administrative.

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

7. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé.

8. Le requérant expose, pour justifier de l'urgence de la situation, que son contrat d'apprentissage en baccalauréat professionnel, prévu pour une durée de trois ans, a débuté le 7 août 2023. Il ressort d'un courrier de l'entreprise qui l'employait, daté du 10 juin 2024, qu'il a été mis fin au contrat d'apprentissage de M. B en raison du refus de titre de séjour. Compte tenu de ces éléments, le requérant doit être regardé comme justifiant d'une atteinte suffisamment grave et immédiate à sa situation personnelle et donc, de l'urgence qui s'attache à ce que soit prononcée une mesure en référé sans attendre le jugement au fond.

En ce qui concerne l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

9. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

10. Il résulte de l'instruction que le requérant, qui a été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance après l'âge de 16 ans, bénéficie d'un contrat d'accueil social jeune majeur jusqu'au 10 septembre 2024. M. B, qui a débuté au mois d'août 2023 sa formation en alternance auprès du pôle formation UIMM Grand Ouest Normandie, justifie, à la date de la décision attaquée, avoir suivi pendant au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle dans les métiers de l'électricité. Il ressort d'un rapport social du 4 avril 2023 que M. B se montre sérieux et motivé dans le suivi de sa formation. L'entreprise qui l'employait a indiqué, dans un courrier du 11 juin 2024, qu'elle était disposée à conclure un nouveau contrat d'apprentissage en cas de régularisation de la situation de M. B. Compte tenu de ces éléments, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées est de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux sur la légalité de la décision refusant son admission au séjour.

11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 6 mai 2024 du préfet du Calvados refusant de délivrer le titre de séjour sollicité.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet du Calvados de délivrer à M. B un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de réexaminer sa demande dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais liés au litige :

13. M. B est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cavelier de la somme de 500 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 500 euros sera versée à M. B.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 6 mai 2024 du préfet du Calvados portant refus de titre de séjour est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Calvados de délivrer à M. B un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de réexaminer sa demande dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Cavelier une somme de 500 euros sur le fondement de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 500 euros sera versée à M. B.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B, à Me Cavelier et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera transmise, pour information, au préfet du Calvados et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Fait à Caen, le 9 juillet 2024.

Le juge des référés,

Signé

F. A

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. Bloyet

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