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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2401742

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2401742

mercredi 26 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2401742
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantPAPINOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Papinot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 juin 2024 par laquelle le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet du Calvados de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'erreurs de fait, s'agissant de la durée de son séjour en France, du remboursement de son crédit, de la détention d'une autorisation de travail et du niveau de ses ressources ;

- le refus de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " entrepreneur/profession libérale " méconnaît les dispositions de l'article L. 421-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le refus de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " méconnaît les dispositions de l'article L. 421-3 de ce code ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 433-6 de ce code ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 de ce code et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 novembre 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pringault, conseiller ;

- et les observations de Me Lereverend, substituant Me Papinot, avocate de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant kosovare né le 10 novembre 1983, est entré régulièrement en France le 27 avril 2015. Après avoir bénéficié, entre le 20 juin 2016 et le 19 juin 2023, en sa qualité de conjoint de Français, de cartes de séjour temporaires portant la mention " vie privée et familiale ", il a sollicité, le 15 mars 2023, un changement de statut et demandé la délivrance d'une nouvelle carte de séjour en se prévalant de sa qualité de travailleur. Par un arrêté du 10 juin 2024, le préfet du Calvados a rejeté sa demande. Par sa requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, la décision de refus de titre de séjour mentionne notamment les dispositions des articles L. 421-3, L. 421-5 et L. 421-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et indique également, avec suffisamment de précisions, les circonstances de fait sur lesquelles le préfet du Calvados s'est fondé pour refuser de délivrer le titre de séjour sollicité par M. A. En particulier, la décision attaquée rappelle qu'il ne justifie pas tirer des moyens d'existence suffisants de l'activité de son entreprise et que les missions en intérim déclarées constituent des missions de très courte durée, exercées sans contrat de travail ni autorisation de travail. Il ressort en outre des pièces du dossier que le préfet du Calvados a procédé à un examen particulier de sa situation personnelle avant de lui refuser la délivrance d'un titre de séjour, en dépit de ce que la décision ne rappelle pas l'ensemble des éléments relatifs à son expérience professionnelle et à sa situation personnelle. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen particulier de la situation de M. A doivent être écartés.

3. En deuxième lieu, si le requérant soutient que la décision est fondée sur des faits matériellement inexacts, il ne produit aucun élément permettant d'établir que le préfet du Calvados, en indiquant qu'il est entré en France le 27 avril 2015, qu'il a contracté un emprunt à hauteur de 19 000 euros, qu'il a déclaré une somme de 7 486 euros générée par son activité au titre de l'année 2022 et qu'il ne bénéficie pas d'une autorisation de travail pour l'exercice de missions en intérim, aurait fondé sa décision sur des faits matériellement inexacts.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 421-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité non salariée, économiquement viable et dont il tire des moyens d'existence suffisants, dans le respect de la législation en vigueur, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " entrepreneur/ profession libérale " d'une durée maximale d'un an ".

5. La délivrance d'une carte de séjour temporaire autorisant l'exercice d'une activité professionnelle à l'étranger qui souhaite exercer en France une profession commerciale, industrielle ou artisanale est subordonnée, notamment, à la viabilité économique de l'activité envisagée. Dès lors que l'étranger est lui-même à l'origine de l'activité, il lui appartient de présenter, à l'appui de sa demande, les justificatifs permettant d'évaluer la viabilité économique de son activité ou entreprise, que celle-ci soit encore au stade de projet ou déjà créée.

6. Si M. A soutient que son activité professionnelle, exercée à titre libéral et à titre salarié, lui procure des revenus suffisants pour couvrir ses dépenses et rembourser son emprunt, il ressort des pièces du dossier, et notamment des déclarations mensuelles de chiffre d'affaires produites par l'intéressé pour l'année 2023, que le chiffre d'affaires déclaré correspond à un montant mensuel inférieur au salaire minimum de croissance. Il ressort de ces pièces, qui ne permettent pas au demeurant d'apprécier la nature et l'étendue de l'ensemble des charges supportées par M. A ni, par suite, de connaître le revenu que celui-ci a pu percevoir, que l'activité économique exercée par l'intéressé, au cours de la période ayant précédé le dépôt de sa demande de titre de séjour, ne peut être regardée comme économiquement viable. Par ailleurs, s'il produit des bulletins de paye établis par une agence d'intérim, les revenus de cette activité ne peuvent pas être pris en compte pour la délivrance d'une carte de séjour sur le fondement de l'article L. 421-5 précité, applicable à l'étranger qui exerce une activité non salariée. Dans ces conditions, le préfet du Calvados, en estimant que son activité non salariée ne lui permettait pas de tirer des moyens d'existence suffisants au sens de l'article L. 421-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'a pas entaché sa décision d'illégalité.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 433-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle sur un autre fondement que celui au titre duquel lui a été délivré la carte de séjour ou le visa de long séjour mentionné au 2° de l'article L. 411-1, se voit délivrer le titre demandé lorsque les conditions de délivrance, correspondant au motif de séjour invoqué, sont remplies, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsque l'étranger sollicite la délivrance d'une première carte de séjour pluriannuelle dans les conditions prévues au présent article, il doit en outre justifier du respect des conditions prévues au 1° de l'article L. 433-4. / Le présent article ne s'applique pas aux titres de séjour prévus aux articles L. 421-2 et L. 421-6 ". Si M. A soutient que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 433-6 précité, il n'assortit ce moyen d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée déterminée ou qui fait l'objet d'un détachement conformément aux articles L. 1262-1, L. 1262-2 et L. 1262-2-1 du code du travail se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur temporaire " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. / Elle est délivrée pour une durée identique à celle du contrat de travail ou du détachement, dans la limite d'un an. / Elle est renouvelée pour une durée identique à celle du contrat de travail ou du détachement ".

9. En se bornant à soutenir qu'il travaille pour le compte de sociétés d'intérim, dans le cadre de contrats de mission, et dispose à ce titre de revenus stables, M. A ne justifie pas pouvoir prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 421-3 précité, dès lors qu'il ne justifie pas bénéficier d'un contrat de travail à durée déterminée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

11. Si M. A soutient qu'il réside en France depuis neuf années en situation régulière, qu'il est propriétaire d'un terrain, qu'il bénéficie de revenus suffisants et parle couramment le français, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, divorcé et sans charge de famille, est entré en France à l'âge de trente et un ans. En outre, il ne justifie pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a passé la majeure partie de sa vie. Dans ces conditions, le préfet du Calvados, en refusant de délivrer un titre de séjour à M. A, ne peut être regardé comme ayant porté à son droit au respect d'une vie privée et familiale normale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'il a poursuivis, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ou comme ayant commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 4 février 2025, à laquelle siégeaient :

M. Marchand, président,

Mme Pillais, première conseillère,

M. Pringault, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 février 2025.

Le rapporteur,

Signé

S. PRINGAULT

Le président,

Signé

A. MARCHAND Le greffier,

Signé

J. LOUNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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