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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2401855

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2401855

vendredi 18 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2401855
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMITATA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance en date du 17 juillet 2024, le tribunal administratif de Rouen a transmis la requête de M. D A au tribunal administratif de Caen, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative.

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 16 juillet 2024, le 29 août 2024 et le 18 septembre 2024, M. D A, représenté par Me Mitata, doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 juin 2024 par lequel le préfet du Calvados l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a pris une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée deux ans ;

M. A soutient que l'arrêté du 13 juin 2024 :

- est entaché d'incompétence ;

- est insuffisamment motivé ;

- est illégal en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet ;

- méconnaît les droits de la défense ;

- porte une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale et méconnaît l'intérêt supérieur de l'enfant ;

- méconnaît l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 24 juillet 2024, le 30 août 2024 et le 23 septembre 2024, le préfet du Calvados conclut à l'irrecevabilité de la requête et au rejet des conclusions.

Il soutient que le recours est tardif et que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 18 juillet 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 26 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Martinez a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant congolais né le 16 mars 1976 à Kinshasa (République Démocratique du Congo), a sollicité l'asile le 22 mars 2002. Par une décision du 16 octobre 2003, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a rejeté sa demande d'asile. Par une décision du 30 septembre 2004, la Cour nationale du droit d'asile a rejeté son recours. Par un arrêté du 13 juin 2024, dont il est demandé l'annulation, le préfet du Calvados l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé son pays de destination et a pris une décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. A, qui a déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, a présenté sa demande de frais non compris dans les dépens sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dès lors, il y a lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application des dispositions précitées.

Sur les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre l'arrêté préfectoral du 13 juin 2024 :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

4. En premier lieu, par un arrêté du préfet du Calvados du 4 octobre 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2023-243 du même jour, accessible au public sur le site de la préfecture, M. C B, chef du bureau de l'asile et de l'éloignement du service de l'immigration, a reçu délégation à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions du service, dont font partie les décisions en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit être écarté comme infondé.

5. En deuxième lieu, M. A soutient que le préfet n'a pas suffisamment motivé sa décision et n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation. L'arrêté précise que l'obligation de quitter le territoire français était fondée sur l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers. Le préfet a examiné l'ensemble des éléments de droit et de fait en lien avec cette demande, en particulier l'historique de la situation administrative et d'intégration professionnelle et sociale de M. A. Ainsi, cet arrêté, qui n'avait pas à mentionner tous les éléments de fait relatifs à la situation du requérant, énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de manière suffisamment circonstanciée pour mettre le requérant en mesure d'en discuter utilement les motifs. En conséquence, les moyens tirés du défaut d'examen particulier et de l'insuffisance de motivation doivent être écartés.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger mineur de dix-huit ans ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ".

7. Le requérant, qui se borne à faire état de sa qualité de parent d'enfants mineurs, n'entre pas dans le champ d'application de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il invoque. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

8. En quatrième lieu, M. A soutient que la décision attaquée méconnaît les droits de la défense. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. A a été entendu le 3 juin 2024 par les services préfectoraux. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des droits de la défense doit être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 631-3 du même code : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'Etat, dont la violation délibérée et d'une particulière gravité des principes de la République énoncés à l'article L. 412-7, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes : () / 4° l'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans et qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins un an ; () ".

10. M. A soutient que la décision attaquée méconnaît l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Or, ces dispositions ne sont pas applicables en l'espèce, M. A ne faisant pas l'objet d'une mesure d'expulsion mais d'une obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

11. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces dernières stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

12. Il ressort des pièces du dossier que M. D A est entré irrégulièrement sur le territoire français en 2002. Le requérant fait valoir être le père de huit enfants français résidant sur le territoire français et produit une attestation d'hébergement sur la commune de Saint-Denis. Toutefois, M. A ne fournit d'élément probant susceptible d'établir sa paternité et la nationalité française des enfants qu'à l'égard de sa fille née en 2009, sans toutefois justifier de son entretien ni de l'existence de liens affectifs avec elle. Le requérant M. A ne justifie pas de liens stables et intenses sur le territoire français et a été condamné par le tribunal correctionnel de Pontoise à une peine de cinq ans d'emprisonnement et d'une interdiction de séjour de dix ans dans le département du Val d'Oise pour des faits d'agression sexuelle. Il ne justifie pas être isolé en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. D A n'est pas fondé à soutenir que le préfet, en l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale normale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'il aurait méconnu l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

13. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur la situation du requérant doit être écarté.

14. Il résulte de ce tout qui précède que l'ensemble de la requête de M. A doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. D A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Mitata et au préfet du Calvados.

Copie en sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2024.

Le rapporteur,

Signé

P. MARTINEZ

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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