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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2402031

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2402031

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2402031
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 31 juillet 2024 et le 19 septembre 2024, Mme E B, représentée par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 25 juin 2024 par lequel le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet du Calvados de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

S'agissant de l'arrêté :

- il a été pris par une autorité incompétente.

S'agissant de la décision portant refus de la délivrance d'un titre de séjour :

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

S'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 30 août 2024 et le 23 septembre 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- les observations de Me Cavelier, représentant Mme B.

Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.

Une note en délibéré présentée par Mme B a été enregistrée le 3 octobre 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B, ressortissant camerounaise née le 4 juin 1985 à Edea (Cameroun), est entrée en France le 3 novembre 2018 munie d'un visa court séjour valable du 1er novembre 2018 au 1er décembre 2018. Elle a sollicité le 5 février 2020 un titre de séjour pour raisons médicales, qui a été implicitement rejeté. Le 1er février 2022, M. B a sollicité un titre de séjour en qualité d'étranger malade sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 25 juin 2024 dont elle demande l'annulation, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Il y a lieu, en application de ces dispositions, d'admettre Mme B à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

4. Par un arrêté du 4 octobre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture n° 14-2023-243 du 4 octobre 2023 et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à M. D de F, chef du service de l'immigration, à l'effet de signer tous les arrêtés et décisions relevant des attributions du service de l'immigration, à l'exception de certains actes dont ne font pas partie les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

5. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ".

6. Il résulte des dispositions précitées que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

7. Pour refuser de délivrer à Mme B le titre de séjour sollicité sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet du Calvados a indiqué que l'acte de naissance portant le n° 0523/85 dressé par le centre d'état civil de la commune urbaine d'Edea à son profit était apocryphe, dès lors que, suite à une demande de levée d'acte adressée aux autorités locales d'Edea, l'acte de naissance portant au registre le n° 0523/85 du centre d'état civil de la commune a été identifié par le service état civil du consulat général de France à Douala comme étant attribué à un tiers. Il ressort des pièces du dossier et notamment de l'extrait d'acte de naissance portant le numéro n° 0523/85 du registre d'état civil produit par la défense, que ce numéro de registre a été attribué à l'acte de naissance de M. A C dressé le 20 juin 1985. Dès lors, la copie certifiée conforme de l'acte de naissance de la requérante par le consulat général de la république du Cameroun à Paris le 27 janvier 2020, qui a été établie sur la base d'un extrait apocryphe, ne peut être regardée comme authentique. Toutefois, Mme B produit un nouvel extrait d'acte de naissance daté du 13 novembre 2020 rendu à la suite d'un jugement supplétif du 21 octobre 2020. Il ressort de la lecture de ce jugement versé au dossier que " l'acte de naissance de naissance n° 0523/85 dressé le 12 juin 1985 à son profit, au centre d'état civil de la commune urbaine d'Edea est dépourvu de souche dans les registres-souches de ce centre d'état-civil ". Bien que produit postérieurement à la décision contestée, ce jugement supplétif a été communiqué au préfet qui n'a pas émis d'observations sur ce document. Si le préfet rappelle que, suite à la levée d'acte opéré par l'administration, l'acte de naissance n° 0523/85 dressé au centre d'état civil de la commune d'Edea ne correspond pas à l'identité de la requérante, cette circonstance ne saurait suffire à établir l'inexistence de l'erreur de numérotation alléguée par la requérante en l'absence de registres-souches du centre d'état civil. Dans ces conditions, en l'état des pièces du dossier soumis au tribunal, le préfet du Calvados ne renverse pas la présomption de validité qui s'attache, en vertu notamment de l'article 47 du code civil, aux mentions contenues dans l'acte d'état civil daté du 13 novembre 2020 tel que produit par la requérante suite au jugement supplétif antérieur à la décision litigieuse. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la décision du préfet du Calvados est entachée d'une erreur de fait ayant eu une incidence sur sa légalité.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés par la requérante, que la décision refusant à Mme B la délivrance d'un titre de séjour est illégale. Cette illégalité est de nature à en entraîner l'annulation ainsi que celles, par voie de conséquence, de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, de la décision fixant le pays de destination et de la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. Le présent jugement implique seulement, dans les circonstances de l'espèce et eu égard au motif qui le fonde, que le préfet du Calvados réexamine la situation de Mme B. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et, dans cette attente, de munir l'intéressée d'une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Mme B est admise, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cavelier de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme B.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 25 juin 2024 du préfet du Calvados est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Calvados de procéder au réexamen de la demande de Mme B dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et dans cette attente, de munir l'intéressée d'une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : L'Etat versera à Me Cavelier une somme de 1 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme B.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B, à Me Cavelier et au préfet du Calvados.

Copie sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Délibéré après l'audience du 3 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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