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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2402180

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2402180

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2402180
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 19 août 2024 et le 21 octobre 2024, M. E B G, représenté par Me Hmaida, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 juin 2024 par laquelle le préfet de l'Orne a refusé de faire droit à la demande de regroupement familial qu'il a présentée au bénéfice de son épouse et de ses trois enfants mineurs ;

2°) d'enjoindre au préfet d'autoriser le regroupement familial au bénéfice de son épouse et de ses trois enfants mineurs, ou à défaut, de réexaminer sa demande, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision contestée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 434-7 et L. 434-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire enregistré le 1er octobre 2024, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Groch a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. E B G, ressortissant tunisien né le 26 octobre 1975 à Golaa (Tunisie), est entré en France le 10 avril 2017. Il est titulaire, en dernier lieu, d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 9 novembre 2025. Le 25 mai 2023, il a présenté une demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse, Mme H B A, et de leurs trois enfants mineurs C, D et F. Par une décision du 17 juin 2024 dont le requérant demande l'annulation, le préfet de l'Orne a rejeté sa demande de regroupement familial.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. ". Aux termes de l'article L. 434-8 du même code : " Pour l'appréciation des ressources mentionnées au 1° de l'article L. 434-7, toutes les ressources du demandeur et de son conjoint sont prises en compte, indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. Ces ressources doivent atteindre un montant, fixé par décret en Conseil d'Etat, qui tient compte de la taille de la famille du demandeur et doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième. (). ". Aux termes de l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : () /2° Cette moyenne majorée d'un dixième pour une famille de quatre ou cinq personnes ; (). ".

3. Il résulte de la combinaison de ces dispositions que le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance au cours de cette même période, même si, lorsque ce seuil n'est pas atteint au cours de la période considérée, il est toujours possible, pour le préfet, de prendre une décision favorable en tenant compte de l'évolution des ressources du demandeur, y compris après le dépôt de la demande.

4. Pour rejeter la demande de regroupement familial présentée par M. B G, le préfet de l'Orne s'est notamment fondé sur la circonstance que le requérant, dont le revenu mensuel évalué à 1 596,63 euros était supérieur au seuil du salaire minimum interprofessionnel de croissance majoré de 10 % soit 1 488,38 euros, ne démontrait pas la stabilité de ses ressources. Si M. B G ne conteste pas avoir cumulé plusieurs emplois et l'aide au retour à l'emploi avant le dépôt de sa demande le 25 mai 2023, il ressort des pièces produites par le requérant qu'il a signé un contrat à durée indéterminée en qualité d'agent de maintenance et d'entretien à compter du 1er mai 2023 et qu'il a perçu en moyenne, au regard des douze bulletins de paie fournis entre juin 2023 et juin 2024, un salaire mensuel de 2 285 euros, supérieur au montant du salaire minimum interprofessionnel de croissance mensuel majoré de 10 %. Ces éléments sont de nature à établir une évolution favorable et stable de ses ressources depuis le dépôt de sa demande. Par suite, eu égard au niveau et à la stabilité de ses revenus, le requérant est fondé à soutenir qu'en se fondant sur l'absence de ressources stables et suffisantes, le préfet de l'Orne a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

5. En second lieu, pour s'opposer à la demande de regroupement familial présentée par M. B G, le préfet de l'Orne a estimé qu'il existait une suspicion de détournement de procédure au regard de ses mariages successifs visant à obtenir un titre de séjour et à bénéficier du regroupement familial. Le préfet a ainsi fondé sa décision sur un signalement auprès du procureur de la République près le tribunal judiciaire d'Alençon au titre de l'article 40 du code de procédure pénale, dont il ressort au demeurant des pièces du dossier qu'il est postérieur à la décision litigieuse, précisant que M. B G s'est marié en Tunisie avec Mme H B A le 8 août 2007 avant d'en divorcer le 13 novembre 2017 puis est arrivé en France le 10 avril 2017 et s'est marié avec une ressortissante française le 17 février 2018, soit moins de quatre mois après son divorce d'avec Mme B A. Le préfet indique dans ce signalement qu'avant le divorce d'avec son épouse française le 22 juillet 2021, M. B G a obtenu le 1er août 2019 une carte de séjour pluriannuelle mention " conjoint de français " puis une carte pluriannuelle le 12 août 2021, renouvelée depuis, et qu'il s'est remarié en Tunisie avec Mme B A le 7 février 2022, avant de solliciter le regroupement familial au bénéfice de son épouse et des trois enfants nés de leur union en 2008, 2011 et 2017. Toutefois, il ne produit aucun élément de nature à établir que M. B G, qui est resté marié plus de trois ans avec une ressortissante française, ne se serait pas conformé aux principes essentiels qui régissent la vie familiale en France et que la communauté de vie entre les époux n'aurait pas été effective pendant cette période. Dès lors, en se fondant uniquement sur la chronologie de la vie maritale de M. B G pour estimer qu'il se serait livré à un détournement de procédure, le préfet de l'Orne a fait une inexacte appréciation de sa situation personnelle.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision en litige doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

8. En application de ces dispositions, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de l'Orne, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit et de fait qui y ferait obstacle, de faire droit à la demande de regroupement familial présentée par M. B G, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B G de la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 17 juin 2024 par laquelle le préfet de l'Orne a rejeté la demande de regroupement familial de M. B G est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Orne d'autoriser le regroupement familial sollicité par M. B G au bénéfice de sa femme Mme H B A et de ses trois enfants mineurs C, D et F, sous réserve d'un changement dans les circonstances de droit et de fait, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B G la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B G est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E B G et au préfet de l'Orne.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Rouland-Boyer, présidente,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2024.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

La présidente,

Signé

H. ROULAND-BOYER

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. Bénis

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