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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2402248

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2402248

jeudi 12 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2402248
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 août 2024 et 4 septembre 2024,

M. D A, représenté par Me Cavelier, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de l'arrêté du préfet du Calvados du 19 février 2024 portant refus de délivrance d'un titre de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant la Tunisie comme pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, ensemble la décision rejetant implicitement son recours gracieux ;

3°) d'enjoindre au préfet du Calvados de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer, sans délai, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est caractérisée dès lors que la décision l'empêche de poursuivre sa formation et de subvenir à ses besoins ; en outre, sa prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance se termine le 31 août 2024 ; de plus, il a été admis pour poursuivre sa formation au sein du CFA Bâtiment à Caen ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 19 février 2024 refusant de lui délivrer un titre de séjour dès lors que :

• la décision est entachée d'incompétence ;

• le préfet a commis une erreur de droit en refusant de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif qu'il serait venu en France dans un but économique ;

• la décision méconnaît l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; pour le calcul de la durée de six mois de formation qualifiante, le point de départ de ce délai peut démarrer à compter du stage effectué avant une inscription en CAP ; il suivait une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle dès le 15 mai 2023, correspondant à la date de son entrée en formation prépa-apprentissage, et justifiait donc suivre une formation depuis plus de six mois ; de plus, les attestations de son employeur et de ses professeurs confirment le caractère réel et sérieux de sa formation ; en outre, le préfet savait qu'il était inscrit dans une formation en CAP depuis septembre 2023 et qu'il avait signé un contrat d'apprentissage ; la période pendant laquelle il a suivi la " prépa-apprentissage industrie ", qui aboutit à une formation professionnelle, doit être prise en compte pour le calcul du délai de six mois ; enfin, le préfet ne peut exiger qu'il démontre son isolement en cas de retour en Tunisie ;

• elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision rejetant son recours gracieux dès lors qu'elle est entachée d'une erreur de droit ; que l'appréciation de la durée des six mois prévue par l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile s'apprécie non pas à la date du dépôt de la demande de titre de séjour mais à la date de la décision ; qu'à la date de la décision rejetant son recours gracieux, il justifiait de la condition du suivi depuis au moins six mois d'une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle.

Par un mémoire, enregistré le 30 août 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les conclusions relatives à la suspension de l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et interdisant le retour sur le territoire sont irrecevables eu égard au caractère suspensif du recours au fond ;

- la condition de l'urgence, qui n'est pas présumée, n'est pas remplie ;

- aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sur la légalité de la décision attaquée :

• la signataire de la décision bénéficiait d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

• l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'est pas méconnu ; les formations dont le requérant se prévaut ne peuvent être regardées comme apportant une qualification professionnelle au sens des dispositions de cet article ; il ne justifie toujours pas, à la date de la décision attaquée, suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et il ne justifie pas du caractère réel et sérieux du suivi de ladite formation ; en outre, à la date de la décision, il était en France depuis moins de deux ans ; il ne justifie pas avoir tissé des liens d'une particulière intensité en France.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 25 mars 2024 sous le numéro 2400770 par laquelle

M. A demande l'annulation de la décision du préfet du Calvados du 19 février 2024, ensemble la décision rejetant son recours gracieux.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Audrey Macaud, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 10 septembre 2024 à 13 heures 30, en présence de Mme Bloyet, greffière d'audience :

- le rapport de Mme B ;

- et les observations de Me Cavelier, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, en précisant qu'il ne demande pas la suspension de l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination et interdisant le retour sur le territoire, sa requête ne concernant que les décisions portant refus de titre de séjour.

Après avoir constaté que le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A, ressortissant tunisien né le 20 avril 2005, déclare être entré en France le 15 août 2022. Il a fait l'objet d'une ordonnance de placement provisoire par le juge des enfants près C d'appel de Paris le 15 septembre 2022 puis d'une ordonnance de prolongation le 14 octobre 2022 et a été confié à l'aide sociale à l'enfance du département du Calvados. Le 17 avril 2023, il a demandé un titre de séjour sur le fondement de l'article

L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du

19 février 2024, le préfet du Calvados a refusé de délivrer le titre de séjour sollicité, a obligé

M. A à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. M. A a adressé au préfet du Calvados, le 10 avril 2024, un recours gracieux, qui a été implicitement rejeté. M. A demande au juge des référés de suspendre l'exécution de la décision du 19 février 2024 rejetant sa demande de titre de séjour ainsi que la décision rejetant implicitement son recours gracieux.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Eu égard au délai dans lequel le juge des référés doit se prononcer, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin de suspension :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne la fin de non-recevoir opposée en défense :

4. Le requérant ayant confirmé que ses conclusions formulées au titre de l'article

L. 521-1 du code de justice administrative ne concernent que les décisions portant refus de séjour, la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Calvados doit être écartée.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci.

6. Il résulte de l'instruction que M. A est entré en France le 15 août 2022 alors qu'il était âgé de 17 ans, qu'il a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance mais que cette prise en charge a pris fin le 31 août 2024, l'intéressé perdant également le bénéfice d'un hébergement au sein du foyer des jeunes travailleurs en raison de l'obligation de quitter le territoire prononcée à son encontre par l'arrêté du 19 février 2024. Il résulte en outre de l'instruction que M. A, qui suit avec sérieux sa formation professionnelle, a été admis à poursuivre cette formation au sein du CFA Bâtiment à Caen, que sa rentrée devait avoir lieu le

3 septembre dernier et que son employeur est susceptible de mettre fin au contrat d'apprentissage compte tenu de l'irrégularité de son séjour. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, M. A doit être regardé, dans les circonstances de l'espèce, comme justifiant d'une atteinte suffisamment grave et immédiate à sa situation personnelle et donc, de l'urgence qui s'attache à ce que soit prononcée une mesure en référé sans attendre le jugement au fond.

En ce qui concerne l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus de titre de séjour du 19 février 2024 :

7. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

8. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce qu'à la date de la décision attaquée,

M. A remplissait la condition tenant à la durée d'au moins six mois d'une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle compte tenu de sa formation en " prépa-apprentissage industrie " qui s'est déroulée du 15 mai 2023 au 31 juillet 2023 est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision.

9. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 19 février 2024 du préfet du Calvados refusant de lui délivrer un titre de séjour à M. A.

En ce qui concerne l'existence de moyens propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision rejetant implicitement le recours gracieux :

10. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce qu'à la date de la décision attaquée, il remplissait la condition tenant à la durée d'au moins six mois d'une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et ce, même sans tenir compte de la formation " prépa-apprentissage " est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision.

11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision rejetant implicitement le recours gracieux de M. A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Calvados de réexaminer la demande de titre de séjour de M. A et ce, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, et dans un délai de cinq jours à compter de cette même notification, un récépissé l'autorisant à travailler, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

13. M. A est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cavelier de la somme de 500 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 19 février 2024 du préfet du Calvados refusant de délivrer un titre de séjour à M. A et de la décision rejetant implicitement son recours gracieux est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Calvados de délivrer à M. A un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois à compter de cette notification.

Article 4 : Sous réserve que Me Cavelier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat lui versera une somme de 500 euros sur le fondement de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D A, au préfet du Calvados, à Me Cavelier et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée pour information au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Caen, le 12 septembre 2024.

La juge des référés

SIGNÉ

A. B

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière

E. Bloyet

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