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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2402345

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2402345

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2402345
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantBERNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 septembre 2024 et 17 septembre 2024, Mme C B, représentée par Me Bernard, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 13 août 2024 par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis fin à ses conditions matérielles d'accueil dont elle bénéficiait en qualité de demandeur d'asile ;

3°) d'enjoindre à la directrice territoriale de l'OFII de lui attribuer rétroactivement les conditions matérielles d'accueil à compter du 30 avril 2024, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; subsidiairement qu'il soit procédé au réexamen de sa situation aux mêmes conditions d'astreinte ;

4°) d'enjoindre aux autorités chargées de l'asile de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale ;

5°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou une somme de 1 200 euros à lui verser directement dans l'hypothèse où elle ne bénéficierait pas de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que la décision :

- est insuffisamment motivée en méconnaissance de l'article D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article L. 551-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle n'a pas été informée des raisons pouvant justifier le refus du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

- est entachée d'une erreur de fait en ce qu'elle n'a pas manqué de se présenter aux autorités en charge de l'asile ;

- est prise en violation de l'article D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'administration ne peut mettre fin aux conditions matérielles d'accueil que dans des cas exceptionnels ;

- méconnaît l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que sa situation de parent isolé avec trois enfants n'a pas été prise en compte ;

- porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant, garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- est contraire à l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 et à l'article 1er de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne en ce qu'elle est privée d'un niveau de vie digne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Par décision du 2 septembre 2024, la présidente du tribunal a désigné M. D pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile conformément à l'article L. 922-2 de ce même code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Schreiner, greffière d'audience, M. D a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Bernard, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens en abandonnant néanmoins ses conclusions à fin d'injonction aux autorités chargées de l'asile de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale.

La directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction est intervenue après que les parties ont formulé leurs observations orales, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, de nationalité angolaise, a sollicité son admission provisoire au séjour au titre de l'asile auprès de la préfecture du Calvados le 24 août 2023. Le même jour, elle a accepté les conditions matérielles d'accueil dont le bénéfice lui a été accordé. Par décision du 13 août 2024, la directrice territoriale de l'OFII a mis fin au bénéfice de ses conditions matérielles d'accueil au motif qu'elle n'avait pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile. Par la présente requête, la requérante demande au tribunal de prononcer l'annulation de cette décision.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose que : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision :

3. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction issue de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : () / 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; () / () La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret. ". Aux termes des dispositions de l'article L. 522-3 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs () ". A selon l'article D. 551-18 du code précité dans sa version en vigueur depuis le 17 juillet 2024 : " La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-16 est écrite, motivée et prise après que le demandeur a été mis en mesure de présenter à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans un délai de quinze jours. Elle prend en compte la situation particulière et la vulnérabilité de la personne concernée. Dans les cas prévus aux 1° à 3° de l'article L. 551-16, elle ne peut être prise que dans des cas exceptionnels. "

4. Si, en application des dispositions précitées de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration met fin au versement de l'allocation pour demandeur d'asile lorsque le demandeur ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités, ces dispositions n'ont pas et ne sauraient avoir pour effet de priver du bénéfice des conditions matérielles d'accueil le demandeur d'asile dont la situation spécifique de personne vulnérable, au sens de l'article L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, justifie de le maintenir dans ce bénéfice.

5. En l'espèce, il est constant que Mme B, qui allègue avoir honoré toutes ses convocations, ne s'est toutefois pas rendue à sa convocation à la police aux frontières de Cherbourg le 13 mai 2024 à 15h00 en vue de l'exécution de son transfert vers le Portugal le 14 mai 2024 et n'a pas averti l'autorité compétente des raisons de son absence. Dans ces conditions, Mme B ne peut être regardée comme ayant respecté les exigences des autorités de l'asile.

6. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme B est veuve et en charge de trois enfants mineurs, qu'en qualité de parent isolé accompagnée d'enfants mineurs elle se trouve dans une situation spécifique de personne vulnérable au sens de l'article L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, ses trois enfants sont scolarisés depuis plus d'un an et inscrits pour la nouvelle année scolaire et l'aînée de ses enfants a rapidement progressé en français et " après seulement quelques mois, elle est capable de s'exprimer à l'oral et à l'écrit en structurant sa pensée et en faisant des phrases complexes " et a obtenu les félicitations du conseil de classe ainsi que cela ressort de ses bulletins scolaires. Enfin, il ne ressort pas de la décision de l'OFII, muette sur ce point, qu'un examen particulier établirait le caractère exceptionnel de la situation personnelle de Mme B justifiant qu'il soit mis fin à ses conditions matérielles d'accueil tel que prévu par l'article D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lorsque, comme en l'espèce, le demandeur ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile. Dans ces conditions, l'OFII, en ne permettant plus à la requérante de bénéficier des conditions matérielles d'accueil, au motif, qu'elle n'a pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile en s'abstenant de se présenter le 13 mai 2024 aux autorités dans le cadre de la procédure de transfert Dublin, sans avoir suffisamment pris en compte sa situation particulière ni mesuré la vulnérabilité de la requérante et de ses enfants, a fait une inexacte application des articles L. 551-16 et D. 551-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction en vigueur depuis le 17 juillet 2024.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 13 août 2024 par laquelle la directrice territoriale de l'OFII a mis fin à ses conditions matérielles d'accueil prévues pour les demandeurs d'asile.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

9. L'annulation de la décision contestée implique nécessairement que Mme B soit rétablie dans ses droits au bénéfice des conditions matérielles d'accueil et que l'OFII lui verse l'allocation pour demandeur d'asile. Il résulte de la déclaration de la requérante et des pièces du dossier, non contestées en défense par l'OFII, que cette allocation a cessé de lui être versée dès le 30 avril 2024. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à la directrice territoriale de l'OFII de rétablir le versement à Mme B de l'allocation pour demandeur d'asile à compter du 1er mai 2024 et de rétablir les autres conditions matérielles d'accueil dont elle bénéficiait dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

10. Il y a lieu de mettre à la charge de l'OFII, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Bernard, conseil de Mme B, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée directement à Mme B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 13 août 2024 par laquelle la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis fin au bénéfice de Mme B des conditions matérielles d'accueil prévues pour les demandeurs d'asile est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir le versement de l'allocation pour demandeur d'asile au bénéfice de Mme B à compter du 1er mai 2024 et de rétablir le surplus des conditions matérielles d'accueil acceptées par Mme B dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Bernard la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B, la somme de 1 200 euros lui sera versée directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B, à Me Bernard et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

X. D

La greffière,

Signé

H. SCHREINER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. Bloyet

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