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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2402697

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2402697

mardi 29 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2402697
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantBERNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 octobre 2024 et 24 octobre 2024, Mme C A, représentée par Me Bernard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 30 septembre 2024 de la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de Caen portant notification de sortie d'un lieu d'hébergement pour demandeur d'asile à effet immédiat ;

3°) d'annuler la décision par laquelle l'OFII n'a pas repris le versement du montant additionnel de l'allocation pour demandeur d'asile prévu à l'article D. 553-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile suite à la notification de sa sortie du lieu d'hébergement ;

4°) d'enjoindre à l'OFII d'admettre la requérante en lieu d'hébergement ou, à titre subsidiaire, de lui verser le montant supplémentaire de l'allocation pour demandeur d'asile à compter du 3 octobre 2024 et jusqu'à l'admission en lieu d'hébergement, dans un délai de cinq jours à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à titre infiniment subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans les mêmes conditions d'astreintes ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros hors taxes à verser à son conseil au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou dans l'hypothèse où elle ne bénéficierait pas de l'aide juridictionnelle, de lui verser la même somme, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur la décision portant notification de sortie d'un lieu d'hébergement pour demandeur d'asile :

- elle procède d'une procédure viciée en l'absence de procédure contradictoire préalable ;

- elle est insuffisamment motivée en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale dès lors que les articles L. 552-5 et L. 552-14 et suivants et R. 552-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne permettent pas de limiter les conditions matérielles d'accueil privant le demandeur d'asile de son hébergement ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen complet ;

- elle est prise en violation de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'elle est un parent isolé avec deux enfants dont l'un en bas âge et se trouve en situation de vulnérabilité au sens de l'article L. 552-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est disproportionnée car n'est pas coupable des faits reprochés et elle est parent isolé avec enfants mineurs.

Sur la décision refusant de lui allouer la part additionnelle à l'allocation pour demandeur d'asile en l'absence de solution d'hébergement :

- elle est prise en violation des articles D. 553-8 et D. 553-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce que le montant de son allocation pour demandeur d'asile n'a pas été majorée depuis sa sortie de l'hébergement ;

- elle méconnaît les articles L. 550-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les dispositions de la directive 2013/33/UE ;

- elle méconnaît les articles L. 552-5 et L. 552-14 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le refus de verser le montant additionnel à l'allocation pour demandeur d'asile est illégal en ce qu'elle n'est pas particulièrement violente et que, dès lors, cette sanction est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 octobre 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête au motif qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- la décision attaquée ;

- la demande d'aide juridictionnelle du 9 octobre 2024 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Par décision du 2 septembre 2024, la présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les requêtes relevant des procédures régies par les articles L. 921-1 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Lounis, greffier d'audience, M. B a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Bernard, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

La directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction est intervenue après que les parties ont formulé leurs observations orales, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne née le 10 octobre 1995, s'est vue accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil et a à ce titre été admise dans un lieu d'hébergement situé à Cherbourg-en-Cotentin (Manche) à compter du 30 mai 2024. A la suite d'une altercation entre Mme A et une autre résidente du lieu d'hébergement survenue le 21 septembre 2024, la directrice territoriale de l'OFII a mis fin à son hébergement par une décision du 30 septembre 2024 à effet immédiat notifiée le 3 octobre 2024 tout en lui maintenant l'allocation pour demandeur d'asile sans majoration. Mme A demande l'annulation de cette décision.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de cette loi : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

3. Mme A ayant déposé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué, il y a lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application des dispositions précitées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision :

4. D'une part, aux termes de l'article L. 552-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les personnes morales chargées de la gestion des lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 sont tenues de déclarer à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans le cadre du traitement automatisé de données, les places disponibles dans les lieux d'hébergement. Ces personnes morales sont tenues d'alerter l'autorité administrative compétente en cas d'absence injustifiée et prolongée des personnes qui y ont été orientées pour la durée de la procédure et en cas de comportement violent ou de manquement grave au règlement du lieu d'hébergement ". Et aux termes de l'article L. 552-14 de ce code : " Les décisions de sortie d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile sont prises par l'Office français de l'immigration et de l'intégration, après consultation du directeur du lieu d'hébergement, sur la base du schéma national d'accueil des demandeurs d'asile et, le cas échéant, du schéma régional prévus à l'article L. 551-2 et en tenant compte de la situation du demandeur. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 551-16 du même code : " Il peut être mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur dans les cas suivants :1° Il quitte la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 551-3 ; /2° Il quitte le lieu d'hébergement dans lequel il a été admis en application de l'article L. 552-9 ; /3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; /4° Il a dissimulé ses ressources financières ; /5° Il a fourni des informations mensongères relatives à sa situation familiale ; /6° Il a présenté plusieurs demandes d'asile sous des identités différentes. / Un décret en Conseil d'État prévoit les sanctions applicables en cas de comportement violent ou de manquement grave au règlement du lieu d'hébergement. / La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle est prise après que l'intéressé a été mis en mesure de présenter ses observations écrites selon des modalités définies par décret. () ". Enfin, aux termes de l'article D. 551-18 du même code : " La décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-16 est écrite, motivée et prise après que le demandeur a été mis en mesure de présenter à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ses observations écrites dans un délai de quinze jours. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Cette décision prend effet à compter de sa signature ".

6. Il est constant que, préalablement à la prise d'effet de la décision de retrait partiel des conditions matérielles d'accueil, la procédure contradictoire prévue par les dispositions précitées n'a pas été mise en œuvre, ce qui a été de nature à priver la requérante d'une garantie, d'autant plus qu'elle conteste sérieusement le déroulé des faits tel que retranscrit dans le signalement effectué par la structure d'hébergement. Si l'OFII se prévaut de l'urgence qu'il y avait à éloigner la requérante compte tenu des violences imputées à Mme A, il ressort toutefois des pièces du dossier que d'une part, la structure a signalé les faits deux jours après l'altercation entre Mme A et une voisine en dépit de la gravité de l'incident et d'autre part, que les services de l'OFII ont eux-mêmes pris la décision au terme d'un délai d'une semaine après ce signalement, sans qu'il ne ressorte aucunement des pièces du dossier que des renseignements complémentaires ou des échanges aient eu lieu avec le centre d'hébergement ou les personnes mises au cause. Au surplus, si la personne présentée par l'OFII comme ayant été victime des agissements de Mme A a déposé une plainte pour des blessures infligées au cours de l'incident violent survenu le 21 septembre 2024, Mme A produit un certificat médical du jour de l'altercation réalisé au service des urgences du centre hospitalier public du Cotentin qui relève que Mme A présente des griffures au visage, des griffures au bras droit, ainsi que des morsures au bras gauche contredisant le procès-verbal de dépôt de plainte mentionnant que sa victime supposée l'aurait simplement " griffée au visage ". Ce certificat médical relève également que Mme A présente des dorsalgies et gonalgies bilatérales. Compte-tenu de ces éléments, l'OFII ne démontre pas l'existence d'une situation d'urgence de nature à le dispenser de l'accomplissement des formalités prévues par les dispositions citées aux points 4 et 5, en particulier l'organisation d'une procédure contradictoire préalable. Par suite, la requérante est fondée à se prévaloir d'un vice de procédure.

7. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête que la décision du 30 septembre 2024 imposant à Mme A sa sortie de l'hébergement pour demandeur d'asile avec effet immédiat doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision refusant le bénéfice du montant additionnel à l'allocation pour demandeur d'asile :

8. Aux termes de l'article D. 553-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'allocation pour demandeur d'asile est composée d'un montant forfaitaire, dont le niveau varie en fonction du nombre de personnes composant le foyer, et, le cas échéant, d'un montant additionnel destiné à couvrir les frais d'hébergement ou de logement du demandeur. ". Et aux termes de l'article D. 553-9 du même code : " Le montant additionnel n'est pas versé au demandeur qui n'a pas manifesté de besoin d'hébergement ou qui a accès gratuitement à un hébergement ou un logement à quelque titre que ce soit ".

9. Dès lors qu'il était mis fin à son hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile (HUDA) de Cherbourg-en-Cotentin, Mme A se trouvait dans une situation lui ouvrant droit au bénéfice du montant additionnel destiné à couvrir ses frais d'hébergement, qu'elle ne percevait pas tant qu'elle était hébergée en HUDA. Il n'est à cet égard pas allégué par l'OFII que l'intéressée n'aurait pas manifesté de besoin d'hébergement ou qu'elle aurait eu accès gratuitement à un hébergement ou un logement.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision par laquelle l'OFII a décidé de maintenir le bénéfice de l'allocation pour demandeur d'asile sans lui verser le montant additionnel destiné à couvrir ses frais d'hébergement à sa sortie de l'HUDA.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. D'une part, eu égard au motif d'annulation de la décision obligeant Mme A à quitter le lieu d'hébergement le présent jugement implique seulement au sens de l'article L. 911-2 du code de justice administrative que la directrice territoriale de l'OFII réexamine la situation de Mme A et de ses enfants. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir le prononcé de cette injonction d'une astreinte.

12. D'autre part, eu égard au motif d'annulation de la décision refusant d'octroyer le bénéfice du montant additionnel de l'allocation pour demandeur d'asile, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à l'OFII de verser à Mme A le complément d'allocation pour demandeur d'asile prévu à l'article D. 553-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à compter du 3 octobre 2024 et jusqu'à ce que Mme A et ses enfants soient accueillis dans un des lieux d'hébergement mentionnés aux 1° et 2° de l'article L. 552-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Il y a lieu de mettre à la charge de l'OFII, partie perdante dans la présente instance, le versement d'une somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Bernard, avocate de Mme A, au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée directement à Mme A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision du 30 septembre 2024 de la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de Caen portant notification à Mme A de sortie d'un lieu d'hébergement pour demandeur d'asile à effet immédiat est annulée.

Article 3 : Il est enjoint à la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de Caen de procéder au réexamen de la situation de Mme A et de ses enfants dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement.

Il est enjoint à la directrice territoriale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de Caen de verser à Mme A le complément d'allocation pour demandeur d'asile, à compter du 3 octobre 2024, et jusqu'à ce que Mme A et ses enfants soient accueillis dans un des lieux d'hébergement pour demandeur d'asile, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Bernard, avocate de Mme A, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à la part contributive de l'État. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A, la somme de 1 200 euros lui sera versée directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Bernard et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

X. B

Le greffier,

Signé

J. LOUNISLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J. Lounis

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