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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2402700

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2402700

vendredi 14 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2402700
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMOKHEFI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 octobre 2024, Mme E C F, représentée par Me Mokhefi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 septembre 2024 par lequel le préfet du Calvados a refusé son admission au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " et dans l'attente, de lui délivrer un titre de séjour pour motifs humanitaires dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 31 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il est insuffisamment motivé ;

- la décision de refus de titre de séjour méconnaît les stipulations de l'article 3 et de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire méconnaît les stipulations de l'article 3 et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 et de l'article 9 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 octobre 2024, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme C F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 novembre 2024.

Une note en délibéré présentée par Mme C F a été enregistrée le 2 février 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Groch,

- et les observations de Me Mokhefi, représentant la requérante.

Le préfet du Calvados n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E C F, ressortissante nigériane née le 29 mai 1988 à Lagos (B), est entrée en Espagne le 20 avril 2022 au moyen d'un visa de court séjour valable pour une durée maximale de 17 jours délivré par les autorités espagnoles, puis est entrée irrégulièrement sur le territoire français en avril 2022 accompagnée de ses trois enfants mineurs selon ses déclarations. Après avoir sollicité son admission au séjour au titre de l'asile en Espagne, Mme C F a déposé une demande d'asile le 27 avril 2022 en France suite à laquelle un arrêté de transfert aux autorités espagnoles en procédure Dublin a été édicté à son encontre le 13 mai 2022. La requérante a été déclarée en fuite le 4 novembre 2022 en raison de son absence à sa convocation auprès des services de police aux frontières en vue d'être reconduite en Espagne. Elle a déposé à nouveau le 10 novembre 2023 une demande d'asile en France, qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 19 mars 2024, confirmée par la décision du 15 juillet 2024 de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par un arrêté du 19 septembre 2024, dont elle demande l'annulation, le préfet du Calvados a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle doit être renvoyée et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'un an.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté attaqué :

2. En premier lieu, par un arrêté du 11 septembre 2024, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture n° 14-2024-269 du même jour et consultable sur le site internet de la préfecture, le préfet du Calvados a donné délégation à Mme D A, cheffe du bureau de l'asile et de l'éloignement et signataire du présent arrêté, dans la limite des attributions du bureau du séjour, pour signer notamment les refus de séjour, les obligations de quitter le territoire français, les décisions refusant ou octroyant un délai de départ volontaire, les décisions désignant le pays de destination et les interdictions de retour sur le territoire français. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en litige doit, par suite, être écarté.

3. En second lieu, l'arrêté attaqué vise les stipulations de la convention internationale des droits de l'enfant, celles de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment ses articles 3 et 8, l'article 14 de la loi du 26 janvier 2024, ainsi que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application. Il mentionne par ailleurs des éléments de la situation administrative, personnelle, familiale et professionnelle de l'intéressée. Par ailleurs, pour motiver sa décision, l'autorité préfectorale n'est pas tenue de reprendre de façon exhaustive et dans le détail tous les éléments de fait relatifs à la situation de l'étranger en situation irrégulière, mais simplement ceux qui la fondent. L'arrêté attaqué comporte ainsi les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Ces considérations sont suffisamment développées pour permettre à la requérante d'en comprendre et d'en discuter les motifs, et pour permettre au juge d'exercer son contrôle. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

5. Il ressort des pièces du dossier que la durée de présence en France de Mme C F, qui est entrée sur le territoire en 2022, s'explique par le temps nécessaire à l'examen de sa demande d'asile enregistrée le 10 novembre 2023 et par son maintien en situation irrégulière. Si elle fait état de liens affectifs en France et de la scolarisation de ses trois enfants âgés de 4, 9 et 12 ans en France, elle ne l'établit pas. Elle ne fait état d'aucune attache familiale ou privée en France en dehors de ses trois enfants mineurs, ne justifie d'aucune ressource ni d'éléments au soutien d'une insertion dans la société française. Par ailleurs, il est constant que Mme C F a vécu trente-trois années, soit l'essentiel de son existence, au B où elle conserve d'importantes attaches familiales dès lors qu'il n'est pas contesté qu'y résident notamment ses parents. Si la requérante fait valoir ne plus avoir de contact avec son époux, elle ne l'établit pas. Dans ces conditions, le préfet du Calvados, en refusant d'accorder un titre de séjour à l'intéressée, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport au but poursuivi par cette mesure. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

7. Si Mme C F, dont la demande d'asile a d'ailleurs été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile, allègue avoir perdu une de ses filles victime d'une excision exercée par son mari lors d'un rite familial au B, et fait valoir que sa vie ainsi que celle de ses enfants est en danger en cas de retour au sein de sa famille au B, elle n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité des risques auxquels elle serait exposée. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

8. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points précédents, la requérante n'établit pas davantage que le préfet aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

9. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit apporter une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

10. Mme C F fait valoir que l'intérêt de ses trois enfants mineurs est de vivre en France dès lors qu'ils y sont scolarisés depuis deux ans, qu'ils s'imprègnent de la culture française et des valeurs de la République, et qu'ils n'ont plus d'attache avec leur pays d'origine ni de nouvelles de leur père. Si elle se prévaut d'une grave maladie respiratoire de sa plus jeune enfant, elle ne l'établit pas. Elle fait en outre valoir, d'une part, que l'école française d'Abuja au Nigeria se trouve à quatorze heures de voiture de Lagos dont elle est originaire et qu'elle ne dispose pas des ressources nécessaires pour pourvoir aux frais de scolarité de cette école, et, d'autre part, qu'il existe, à l'appui d'un article de l'institut international de planification de l'éducation paru le 28 février 2024, des difficultés d'accès à l'éducation et à la scolarisation des filles au B. Elle n'apporte toutefois aucun élément probant à l'appui de ses allégations. Enfin, elle soutient que ses deux filles encourent l'excision en cas de retour au B. Toutefois, comme il a été exposé au point précédent, la réalité et le caractère personnel des risques ainsi invoqués n'est pas établi, et en dépit de ses allégations, elle ne justifie au surplus d'aucune démarche sur ce motif auprès des autorités en charge de l'asile pour ses deux filles. Par ailleurs, et alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas pris en considération l'intérêt des enfants, la décision de refus de titre de séjour n'a pas pour conséquence de séparer la requérante de ses trois enfants dont, au surplus, il ne ressort pas des pièces des dossiers qu'ils ne puissent l'accompagner dans leur pays d'origine dont ils ont la nationalité et accéder à une scolarisation dans leur langue d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ne peut qu'être qu'écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés dans le cadre de l'examen de la légalité de la décision refusant l'admission au séjour, le moyen tiré de ce que la décision contestée porterait une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté.

12. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés dans le cadre de l'examen de la légalité de la décision refusant l'admission au séjour, et alors au surplus que la décision contestée n'implique pas, par elle-même, le retour de l'intéressée dans son pays d'origine, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale doit être écarté.

13. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés dans le cadre de l'examen de la légalité de la décision refusant l'admission au séjour, le moyen tiré de ce que la décision contestée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

14. En quatrième lieu, ainsi qu'il a été exposé au point 10, la requérante n'établit pas ce qui ferait obstacle à ce que le noyau familial se reconstruise dans son pays d'origine, le B, dont il n'est pas contesté qu'elle et ses trois enfants mineurs sont tous ressortissants. Elle n'établit pas non plus la réalité des risques d'excision encourus par ses deux filles en cas de retour dans son pays d'origine, et ne justifie pas davantage de la réalité des menaces pesant sur ses enfants. Enfin, la circonstance, au demeurant non établie, que ses enfants aient été scolarisés en France depuis leur arrivée en France en 2022 ne fait pas obstacle à ce qu'ils poursuivent leur scolarité au B, et ce, en dépit des allégations de la requérante sur les difficultés de scolarisation dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ne peut qu'être écarté.

15. En dernier lieu, la requérante, qui se borne à alléguer que ses enfants ne sont pas concernés par les décisions de l'OFPRA et de la CNDA, ne saurait utilement se prévaloir des stipulations de l'article 9 de la convention internationale des droits de l'enfant, aux termes desquelles " 1. Les Etats parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans l'intérêt supérieur de l'enfant () ", qui ne créent des obligations qu'à l'égard des Etats.

16. II résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme C F doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E C F, à Me Mokhefi et au préfet du Calvados.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Cheylan, président,

M. Martinez, premier conseiller,

Mme Groch, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 février 2025.

La rapporteure,

Signé

N. GROCH

Le président,

Signé

F. CHEYLAN

La greffière,

Signé

C. BÉNIS

La République mande et ordonne au préfet du Calvados en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

E. Bloyet

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