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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2403195

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2403195

jeudi 12 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2403195
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantAIT-TALEB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire, enregistrés les 29 novembre, 2 décembre et 12 décembre 2024, M. B G, représenté par Me Aït Taleb, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision du 13 novembre 2024 par laquelle la commission de discipline du centre pénitentiaire de Caen-Ifs a prononcé une sanction de trente jours de cellule disciplinaire ;

3°) d'enjoindre au directeur du centre pénitentiaire de Caen-Ifs de le réintégrer sans délai dans son lieu de détention normal, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'urgence :

- eu égard à la gravité de la mesure en litige et aux effets qu'une sanction disciplinaire peut avoir sur la situation des personnes détenues, une présomption d'urgence doit être admise ;

- la sanction va compromettre l'issue d'une procédure de libération conditionnelle ou de toute demande d'aménagement de peine.

Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

- la décision attaquée n'a été prise que par le président de la commission de discipline, ce qui est confirmé par l'absence de toute mention concernant les assesseurs, en méconnaissance des articles R. 234-2 et R. 234-3 du code pénitentiaire ;

- il n'a pas pu consulter et disposer de son dossier en temps utile, en méconnaissance de l'article R. 234-17 du code pénitentiaire ;

- il n'a pas été examiné par un médecin alors que son état de santé était incompatible avec son placement en cellule disciplinaire ;

- il a été sanctionné pour des faits commis le 8 mai 2024 alors qu'il n'était pas encore détenu au centre pénitentiaire de Caen-Ifs ; dès lors, la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- à titre subsidiaire, l'interprétation de la condition d'urgence par le juge administratif français en matière pénitentiaire n'est pas conforme à l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'article 47 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- à titre très subsidiaire, il est sollicité un renvoi préjudiciel devant la Cour de justice de l'Union européenne dès lors que le régime prévu par l'article L. 521-1 du code de justice administrative constitue une entrave au droit à un recours effectif au sens des articles 13 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la décision attaquée n'ayant pas été entièrement exécutée, aucun non-lieu à statuer ne devra être prononcé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 décembre 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête n'est pas recevable, le requérant ayant fait l'objet d'un placement à l'isolement depuis le 22 novembre 2024 ;

- le requérant a fait l'objet le 8 novembre 2024 d'un premier compte rendu d'incident après avoir frappé les agents pénitentiaires et d'un second compte rendu d'incident après avoir proféré des menaces à l'encontre d'un surveillant pénitentiaire ;

- le juge de l'application des peines n'est pas lié par les décisions disciplinaires lorsqu'il statue sur l'attribution ou le retrait des crédits de réduction de peine ;

- dès lors, l'urgence n'est pas établie ;

- la commission de discipline ayant siégé le 13 novembre 2024 était présidée par M. F D, capitaine supérieur et adjoint au chef de détention du centre pénitentiaire de Caen, qui était assisté d'une surveillante pénitentiaire, Mme C, ainsi que d'une personne extérieure à l'administration, Mme A, dûment habilitée aux fins de siéger en commission de discipline par une ordonnance du président du tribunal judiciaire de Caen en date du 5 avril 2024 ; aucun texte n'impose la signature des assesseurs sur la décision prise par le président de la commission de discipline ;

- M. G a pu consulter son dossier disciplinaire le 8 novembre 2024 à 9h45, soit plus de vingt-quatre heures avant la tenue de la commission de discipline qui s'est déroulée le 13 novembre 2024 à 15h20 ; son conseil a eu connaissance du dossier le 8 novembre 2024 à 10h19 ; aucune disposition législative ou réglementaire, ni aucun principe général, n'impose à l'administration de permettre à la personne détenue de conserver une copie de son dossier à l'issue de la procédure ;

- le placement au quartier disciplinaire n'obère en rien le suivi médical des personnes détenues ;

- bien que les comptes rendus d'incident mentionnent des faits survenus le 8 mai 2024, il s'agit d'une simple erreur de plume ; les comptes rendus d'incident précisent : " date incident : 8 novembre 2024 ", date qui est reprise dans la décision en litige ;

- le droit au recours effectif n'implique pas que le juge des référés fasse droit à une demande de suspension de l'exécution d'une sanction disciplinaire prise à l'encontre d'un détenu sans vérifier que la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 27 novembre 2024 sous le n° 2403141 par laquelle M. G demande l'annulation de la décision du 13 novembre 2024 par laquelle la commission de discipline du centre pénitentiaire de Caen-Ifs a prononcé une sanction de trente jours de cellule disciplinaire.

La présidente du tribunal a désigné M. E pour statuer sur les demandes de référé.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à une audience publique.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 12 décembre 2024 en présence de Mme Bénis, greffière d'audience, M. E a lu son rapport, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi ci-dessus mentionnée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder à M. G le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions aux fins de suspension et d'injonction :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

3. Aux termes de l'article R. 234-15 du code pénitentiaire : " En cas d'engagement des poursuites disciplinaires, les faits reprochés ainsi que leur qualification juridique sont portés à la connaissance de la personne détenue. / La personne détenue est informée de la date et de l'heure de sa comparution devant la commission de discipline ainsi que du délai dont elle dispose pour préparer sa défense. Ce délai ne peut être inférieur à vingt-quatre heures. ".

4. Il ressort du bordereau d'état des pièces produit par le ministre de la justice, qui comporte, sous les rubriques intitulées " remise des pièces " et " personne détenue ", les mentions " refus de signer " et " une copie du dossier remise en main propre ", que le 8 novembre à 9h45, soit plus de vingt-quatre heures avant la séance de la commission de discipline qui s'est tenue le 13 novembre 2024 à 15h20, M. G a pu accéder à son dossier comprenant le compte rendu d'incident, le rapport d'enquête, la convocation devant la commission de discipline, la désignation d'un avocat avec une demande d'aide juridictionnelle et la confirmation de transmission de la désignation d'un avocat, ainsi que la décision de poursuivre rendue sur rapport d'enquête. Il résulte de l'instruction que le dossier de passage en commission de discipline a été transmis par courriel au conseil du requérant le 8 novembre 2024 à 10h19. Compte tenu de ces éléments, le moyen tiré de ce que M. G n'aurait pas pu consulter et disposer de son dossier en temps utile n'est pas propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

5. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 232-4 du code pénitentiaire : " Constitue une faute disciplinaire du premier degré le fait, pour une personne détenue : / 1° D'exercer ou de tenter d'exercer des violences physiques à l'encontre d'un membre du personnel ou d'une personne en mission ou en visite dans l'établissement ; / () 12° De proférer des insultes, des menaces ou des propos outrageants à l'encontre d'un membre du personnel de l'établissement, d'une personne en mission ou en visite au sein de l'établissement pénitentiaire ou des autorités administratives ou judiciaires ; () ". Aux termes de l'article R. 235-12 du même code : " La durée de la mise en cellule disciplinaire ne peut excéder vingt jours pour une faute disciplinaire du premier degré, quatorze jours pour une faute disciplinaire du deuxième degré et sept jours pour une faute disciplinaire du troisième degré. / Cette durée peut être portée à trente jours lorsque : / 1° Les faits commis constituent une des fautes prévues par les dispositions des 1°, 2° et 3° de l'article R. 232-4 ; () ". L'article R. 233-1 de ce code prévoit : " Peuvent être prononcées à l'encontre des personnes détenues majeures les sanctions disciplinaires suivantes : / () 8° La mise en cellule disciplinaire. ".

6. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un détenu ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

7. Il résulte de l'instruction, notamment de la plainte déposée par un agent pénitentiaire, que M. G a agressé physiquement le 8 novembre 2024 une surveillante pénitentiaire en lui portant des coups de pied et des coups de genoux dans les côtes, et a proféré plus tard le même jour des menaces à l'encontre du personnel pénitentiaire. La date erronée du 8 mai 2024 relevée par le requérant, si elle figure dans la description des faits, constitue une simple erreur de plume sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, la date du 8 novembre 2024 étant par ailleurs explicitement mentionnée à plusieurs reprises dans l'intitulé des paragraphes de la décision. Eu égard à la gravité des faits fautifs qui sont reprochés à M. G, le moyen tiré du caractère disproportionné de la sanction n'est pas propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

8. Aucun des autres moyens visés ci-dessus n'est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

9. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner si la condition d'urgence est satisfaite ni d'examiner la recevabilité de la requête, que les conclusions aux fins de suspension et d'injonction de la requête de M. G doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement de la somme que le requérant demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : M. G est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. G est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B G, à Me Aït Taleb et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Copie en sera transmise pour information au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Caen.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 12 décembre 2024.

Le juge des référés,

Signé

F. E

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

la greffière,

C. Bénis

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