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Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2500267

mardi 3 novembre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2500267
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCAVELIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 janvier 2025, M. P... W..., représenté par Me Cavelier, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 29 novembre 2024 par lequel le préfet du Calvados a prononcé à son encontre une interdiction d’exercer les fonctions mentionnées à l’article L. 212-1 du code du sport auprès des mineurs pour une durée de six mois ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- l’arrêté attaqué est entaché d’un vice de procédure ; il n’a été précédé ni de la procédure préalable contradictoire, ni de la saisine de la commission prévue à l’article L. 212-13 du code du sport ;
- il est entaché d’une erreur manifeste d'appréciation ;
- la mesure d’interdiction de six mois est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 13 mars 2025, le préfet du Calvados conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par M. W... ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code du sport ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Fanget,
- les conclusions de Mme Remigy, rapporteure publique,
- et les observations de Me Cavelier représentant M. W....


Considérant ce qui suit :

1. M. P... W..., éducateur sportif professionnel, titulaire du brevet d’éducateur sportif des activités de natation, a été recruté le 3 octobre 2022 en contrat à durée déterminée en qualité de maître-nageur-sauveteur (MNS) par la collectivité de Caen La Mer, puis, du 9 septembre 2024 au 29 novembre 2024 au club « Les Marsouins » à Hérouville-Saint-Clair. A la suite d’un signalement adressé le 22 novembre 2024 au service départemental de la jeunesse à l’engagement et au sport (SDJES) du Calvados portant sur le comportement de M. W... à l’égard de plusieurs nageuses mineures, le préfet du Calvados a prononcé le 29 novembre 2024 une interdiction d’exercer auprès des mineurs toutes les fonctions prévues à l’article L. 212-1, L. 223-1 ou L. 322-7 du code du sport et d’intervenir auprès des mineurs au sein des établissements d’activités physiques et sportives pour une durée de 6 mois. M. W... demande au tribunal d’annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d’annulation :

2. D’une part, aux termes de l’article L. 212-1 du code du sport : « I. - Seuls peuvent, contre rémunération, enseigner, animer ou encadrer une activité physique ou sportive ou entraîner ses pratiquants, à titre d’occupation principale ou secondaire, de façon habituelle, saisonnière ou occasionnelle, (…), les titulaires d’un diplôme, titre à finalité professionnelle ou certificat de qualification professionnelle (…) ». Aux termes de l’article L. 212 -13 du même code : « L'autorité administrative peut, par arrêté motivé, prononcer à l'encontre de toute personne dont le maintien en activité constituerait un danger pour la santé et la sécurité physique ou morale des pratiquants l'interdiction d'exercer, à titre temporaire ou définitif, tout ou partie des fonctions mentionnées aux articles L. 212-1, L. 223-1 ou L. 322-7 ou d'intervenir auprès de mineurs au sein des établissements d'activités physiques et sportives mentionnés à l'article L. 322-1 (…). / Cet arrêté est pris après avis d'une commission comprenant des représentants de l'Etat, du mouvement sportif et des différentes catégories de personnes intéressées. Toutefois, en cas d'urgence, l'autorité administrative peut, sans consultation de la commission, prononcer une interdiction temporaire d'exercice limitée à six mois (…) ».

3. D’autre part, aux termes de l’article L. 121-1 du code des relations entre le public et l’administration : « Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l’article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d’une procédure contradictoire préalable ». Ces dispositions sont applicables, en vertu de l’article L. 211-2 du même code, aux « décisions qui (…) restreignent l’exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police (…) », telles que les décisions par lesquelles le préfet interdit d’exercer les fonctions mentionnées à l’article L. 212-1 du code du sport. Toutefois, l’article L. 121-2 du code des relations entre le public et l’administration dispose que : « Les dispositions de l’article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d’urgence ou de circonstances exceptionnelles (…) ».

4. L’urgence à prononcer une mesure d’interdiction pour une durée limitée à six mois et la dispense subséquente de consulter le conseil départemental de la jeunesse, des sports et de la vie associative s’apprécie non au regard du délai pris par l’autorité administrative compétente pour édicter une telle mesure mais au regard de l’existence d’une situation de danger pour la santé et la sécurité physique ou morale des pratiquants au sens des dispositions précitées de l’article L. 212-13 du code du sport. Il ressort des pièces du dossier, que pour prendre la décision attaquée, le préfet du Calvados s’est fondé sur le signalement du 22 novembre 2024 adressé par la vice-présidente du club « Les Marsouins » d’Hérouville-Saint-Clair au service départemental à la jeunesse, à l’engagement et aux sports (SDJES) faisant état de comportements, gestes et propos déplacés commis par M. W... à l’égard de deux nageuses âgées de 16 et 17 ans. La première pratiquante mentionne dans son témoignage du 17 novembre 2024 que M. W... a pratiqué sur elle, un jour où elle était courbaturée, un massage « sans vraiment » le lui avoir demandé, lui a proposé de lui dispenser des cours particuliers et de venir la chercher à son domicile le mercredi afin de pouvoir y participer, lui a envoyé des messages avec un « émoji perturbant », lui a fait des remarques dérangeantes telle que « t’es fraîche comme une rose », lui faisait effectuer une partie des exercices d’entrainement au bord du bassin en position allongée tout en lui prenant le bras sans le lui demander, ou encore se plaçait derrière son plot lors des plongeons. La seconde nageuse fait état dans son témoignage du 17 novembre 2024, des mêmes propositions de dispense de cours particuliers et précise qu’un jour où elle était déçue de ses performances de natation, alors qu’elle était assise dans les gradins, M. W... l’a serrée dans ses bras et lui a fait « un bisou au niveau de la tempe, du front » ce qui l’a mise mal à l’aise. Si les comportements ainsi décrits par les jeunes filles présentent un degré de gravité non contestable, il ressort du témoignage du 26 novembre 2024 émanant d’un collègue de M. W..., que les deux nageuses avaient changé d’entraineur et ne participaient plus aux cours du requérant depuis au moins cette date. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier qu’une plainte aurait été déposée par les parents des mineures ou par les employeurs du requérant à la date de la décision en litige. Enfin, ainsi que l’indique le préfet du Calvados, M. W... a cessé d’exercer ses fonctions au club « Les Marsouins » le 29 novembre 2024, puis a fait l’objet d’une suspension de ses fonctions le 6 décembre 2024, avant d’être licencié. Dans ces conditions, alors que la cessation des fonctions de M. W... permettait déjà d’assurer effectivement la protection des mineures, le préfet du Calvados ne justifie pas de l’existence d’une situation d’urgence lui permettant de se dispenser de la mise en œuvre de la procédure contradictoire préalable prévue à l’article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration et de la saisine de la commission prévue par l’article L. 212-13 du code du sport, avant de prononcer à l’encontre de M. W... une mesure d’interdiction d’exercer ses fonctions d’éducateur sportif.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. W... est fondé à demander l’annulation de la décision du préfet du Calvados du 29 novembre 2024.





Sur les frais liés au litige :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. W... au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


D E C I D E :


Article 1er : La décision du préfet du Calvados du 29 novembre 2024 est annulée.

Article 2 : L’Etat versera à M. W... la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. P... W... et à la ministre des sports, de la jeunesse et de la vie associative.

Copie du jugement sera adressée pour information au préfet du Calvados.


Délibéré après l'audience du 14 octobre 2026 à laquelle siégeaient :
- Mme Rouland-Boyer, présidente,
- Mme Fanget, conseillère,
- Mme Kremp-Sanchez, conseillère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2026.

La rapporteure,

SIGNÉ

L. FANGET


La présidente,

SIGNÉ

H. ROULAND-BOYER


La greffière,


SIGNÉ

E. BLOYET

La République mande et ordonne à la ministre des sports, de la jeunesse et de la vie associative en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,


E. Bloyet