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AccueilJurisprudence administrativeN° TA14-2502352

Tribunal Administratif de Caen — Décision N° TA14-2502352

lundi 11 août 2025

JuridictionTribunal Administratif de Caen
SectionTribunal Administratif de Caen
N° DossierTA14-2502352
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationAutres délais-Etrangers-2
Avocat requérantABDOU-SALEYE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Caen a examiné la requête de M. A, ressortissant tunisien, contestant le retrait de sa carte pluriannuelle de séjour et l'obligation de quitter le territoire français (OQTF) prise par le préfet de l'Orne. Le tribunal a rejeté l'ensemble des demandes, jugeant que la procédure contradictoire préalable au retrait du titre avait été respectée et que la menace à l'ordre public était établie au regard de la condamnation pénale de l'intéressé. Il a également estimé que les décisions d'éloignement ne portaient pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale, compte tenu de la gravité des faits et de l'interdiction de contact avec ses enfants. Les textes appliqués sont le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (notamment les articles L. 432-4 et L. 921-1) et l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 25 juillet 2025 et 6 août 2025, M. B A, détenu au centre de détention d'Argentan, représenté par Me Abdou Saleye, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2025 du préfet de l'Orne portant retrait de sa carte pluriannuelle de séjour ;

3°) d'annuler l'arrêté du 17 juillet 2025 par lequel le préfet de l'Orne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Orne de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision à intervenir et de lui délivrer un document provisoire de séjour dans un délai de quinze jours ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application combinée des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant retrait de son titre de séjour pluriannuel est entachée d'un vice de procédure, en l'absence de procédure contradictoire préalable ;

- elle méconnaît l'article L. 432-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne représente pas une menace à l'ordre public ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant retrait de son titre de séjour ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est illégale du fait de l'illégalité des décisions portant retrait de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- sa durée de cinq ans est excessive.

Par des mémoires en défense enregistrés les 28 juillet 2025 et 7 août 2025, le préfet de l'Orne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la formation collégiale du tribunal est seule compétente pour connaître de l'annulation du retrait de titre de séjour dès lors que l'obligation de quitter le terrioire français n'est pas une mesure accessoire de la mesure de retrait ;

- en l'absence de conclusions et de moyens la requête est irrecevable ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Par décision du 2 septembre 2024, la présidente du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les requêtes relevant des procédures régies par les articles L. 921-1 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 7 août 2025 à 11h45 en présence de M. Dubost, greffier d'audience, M. C a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Abdou Saleye, représentant M. A, qui reconnaît avoir bénéficié d'un temps suffisant pour prendre connaissance du mémoire en défense enregistré le jour de l'audience à 11h28, et conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens. Il insiste sur la recevabilité de la requête introduite par son client détenu sans assistance juridique et dont la maîtrise du français est approximative ainsi que l'établissent les pièces du dossier et notamment le jugement prononçant sa condamnation pénale. Il soutient que son client lui a affirmé n'avoir jamais eu connaissance d'une procédure préalable à la mesure de retrait, mais avoir répondu aux questions relatives à l'élaboration du rapport social et qu'en dépit de la pièce produite par le préfet en défense selon laquelle il a été invité à formuler ses observations préalablement à l'édiction des arrêtés contestés, la procédure contradictoire n'a pas été respectée au regard de la faible compréhension du français de son client. Il souligne enfin que ces décisions méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales au regard de la durée du séjour en France de M. A et dès lors que l'interdiction judiciaire qui lui est faite de ne pas entrer en contact avec ses trois enfants n'est pas définitive et se trouve conditionnée par son comportement futur.

Le préfet de l'Orne n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue après que les parties ont formulé leurs observations orales, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant tunisien né le 2 mars 1982, entré irrégulièrement en France en 2005 selon ses déclarations, a été condamné à une peine d'emprisonnement de trois ans assortie d'un sursis de deux ans par un jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Saint-Brieuc du 19 avril 2024. Par un arrêté du 1er juillet 2025, le préfet de l'Orne a prononcé le retrait du titre de séjour pluriannuel de M. A valable jusqu'au 25 juillet 2025. Puis, par un arrêté du 17 juillet 2025, le préfet de l'Orne a obligé M. A à quitter le territoire français sans délai à sa levée d'écrou prévue en octobre 2025, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans. M. A demande l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions tendant à l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la compétence du magistrat désigné :

3. Aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que la décision relative au séjour, la décision relative au délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent, le cas échéant, peuvent être contestées devant le tribunal administratif selon la procédure prévue à l'article L. 911-1 ". Aux termes de l'article 614-3 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 614-1, lorsque l'étranger est détenu, la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que la décision relative au séjour, la décision relative au délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent, le cas échéant, peuvent être contestées devant le tribunal administratif selon la procédure prévue à l'article L. 921-1. ". Et aux termes de l'article L. 922-1 du même code : " Lorsque le recours relève du chapitre Ier du présent titre, l'affaire est jugée dans les conditions prévues au présent chapitre. Il en est de même lorsque le recours relève de l'article L. 911-1 et que le délai de jugement est abrégé en application des troisième ou avant-dernier alinéas du même article L. 911-1. " Enfin, aux termes de l'article L. 922-2 du même code : " Le recours est jugé par le président du tribunal administratif ou le magistrat qu'il désigne à cette fin parmi les membres du tribunal () ".

4. Il résulte des dispositions précitées que le magistrat désigné n'est compétent pour statuer sur les conclusions à fin d'annulation d'une décision relative au séjour que pour autant qu'elle accompagne une décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre d'un étranger assigné à résidence ou placé en rétention administrative. En dehors de cette hypothèse, les conclusions à fin d'annulation d'une décision de refus de titre de séjour doivent être contestées selon la procédure prévue à l'article 911-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et examinées par une formation collégiale du tribunal administratif.

5. En l'espèce, la décision du 1er juillet 2025 par laquelle le préfet de l'Orne a retiré le titre de séjour pluriannuel de M. A n'est pas accompagnée d'une décision portant obligation de quitter le territoire français. Dès lors, cette décision ne peut être contestée que devant une formation collégiale du tribunal à laquelle il y a lieu de renvoyer les conclusions du requérant tendant à son annulation.

Sur la fin de non-recevoir soulevée par le préfet :

6. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours ". Toutefois, aux termes de l'article R. 922-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le second alinéa de l'article R. 411-1 du code de justice administrative n'est pas applicable et l'expiration du délai de recours n'interdit pas au requérant de soulever des moyens nouveaux, quelle que soit la cause juridique à laquelle ils se rattachent. / (). ". Et aux termes de l'article R. 922-19 du même code : " Après le rapport fait par () le magistrat désigné, les parties peuvent présenter en personne ou par un avocat des observations orales. Elles peuvent également produire des documents à l'appui de leurs conclusions. Si ces documents apportent des éléments nouveaux, le magistrat demande à l'autre partie de les examiner et de lui faire part à l'audience de ses observations ". Enfin, l'article R. 922-16 de ce même code dispose que : " L'instruction est close soit après que les parties ont formulé leurs observations orales, soit, si ces parties sont absentes ou ne sont pas représentées, après appel de leur affaire à l'audience ".

7. Il résulte de la combinaison des articles cités au point précédent, qu'un recours relevant des procédures à juge unique prévues aux articles L. 921-1 à L. 922-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile peut être valablement introduit par une requête ne comportant aucun moyen, le requérant étant recevable à soulever un ou plusieurs moyens ou des moyens nouveaux, postérieurement à l'expiration du délai de recours et notamment à l'audience.

8. En outre, cette requête comporte des conclusions ainsi que des moyens. Il s'ensuit que la fin de non-recevoir opposée par le préfet de l'Orne doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

S'agissant du moyen tiré de l'exception d'illégalité du retrait de titre de séjour :

9. Il ressort des pièces du dossier que, par courrier du 20 mai 2025 référencé NOR : 112-25-341, le préfet de l'Orne a informé M. A qu'il envisageait de retirer le titre de séjour pluriannuel qui lui avait été délivré et l'a invité à formuler des observations écrites dans un délai de quinze jours. A cet égard, l'arrêté attaqué, mentionne qu'" une procédure contradictoire préalable au retrait de la carte de séjour a été menée le 20 mai 2025 , notifiée le 27 mai 2025 à l'endroit de M. B A, lui demandant de faire valoir ses observations dans un delai de quinze jours ; qu'à l'issue de cette procédure contradictoire, l'intéressé a déclaré vivre en France ; qu'il a grandi depuis 20 ans en France, qu'il a du travail, qu'il a trois enfants, qu'il veut rester en France pour s'occuper de sa famille ".

10. Il ressort également des pièces du dossier que les observations manuscrites formulées sur papier libre par M. A l'ont été le jour même de la notification du courrier du préfet et se réfère au courrier portant la référence NOR : 112-25-341. Cette lettre d'accompagnement des observations du requérant contient la mention " inutile " à l'endroit de la signature de l'interprète alors qu'il ressort des termes du jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Saint-Brieuc du 19 avril 2024 que la présidente a constaté que M. A ne parlait pas suffisamment le français et lui a désigné un interprète, que le rapport social du 16 juin 2025 commandé par le préfet relatif à la situation du requérant fait état s'agissant de sa compréhension de la langue française (lue, écrite, parlée) qu'il a des difficultés à parler le français, qu'il le comprend mais que le service pénitentiaire d'insertion et de probation ne sait pas s'il l'écrit ou le lit. Dès lors, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait suffisamment maîtrisé le français pour comprendre la portée du courrier du 20 mai 2025, ni en mesurer les effets, alors qu'au surplus la lettre accompagnant les observations signées de M. A vise non une mesure de retrait envisagée dans le courrier initial du préfet mais une mesure d'éloignement puisqu'elle est rédigée en ces termes : " () / - reconnais avoir eu connaissance qu'une mesure d'éloignement du territoire français est susceptible d'être portée à mon encontre. / - Monsieur le préfet de l'Orne envisage de mettre à exécution cette mesure d'éloignement et qu'à cet effet, je peux présenter mes observations. "

11. Il est constant que M. A - dont l'intégralité des propos est reprise dans l'arrêté attaqué - ne mentionne nullement qu'il formule des observations dans le cadre d'une procédure de retrait de titre de séjour. Dans ces conditions, l'effectivité de la procédure contradictoire initiée par le préfet de l'Orne, en l'absence d'interprète, ne peut être tenue pour établie au regard de l'ensemble des circonstances entourant cette procédure, tenant à la rapidité de la réponse formulée le jour même par l'intéressé en comparaison des enjeux pour lui, à la confusion des procédures entre la lettre du 20 mai 2025 visant une procédure de retrait de titre de séjour et celle du 27 mai 2025 qui a trait exclusivement à une mesure d'éloignement, et enfin à la faible maîtrise du français du requérant.

12. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à exciper de l'illégalité de la décision de retrait de son titre de séjour à l'appui de sa demande d'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

13. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 17r juillet 2025 par laquelle le préfet de l'Orne lui a fait obligation de quitter le territoire français. Doivent également être annulées, par voie de conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement, les décisions du même jour par lesquelles cette même autorité a refusé d'accorder un délai de départ volontaire à M. A, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de l'Orne du 1er juillet 2025 portant retrait de titre de séjour et les conclusions accessoires à cette décision aux fins d'injonction et d'astreinte qui s'y rattachent ainsi que les conclusions relatives aux frais de cette instance sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal administratif de Caen.

Article 3 : L'arrêté du 17 juillet 2025 du préfet de l'Orne portant obligation de quitter le territoire sans délai, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français est annulé.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Abdou Saleye et au préfet de l'Orne.

Copie en sera transmise au bureau d'aide juridictionnelle

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 août 2025.

Le magistrat désigné,

Signé

X. C

Le greffier,

Signé

D. DUBOST

La République mande et ordonne au préfet de l'Orne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

D. DUBOST

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