vendredi 21 octobre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bastia |
| Section | Tribunal Administratif de Bastia |
| N° Dossier | TA20-2000663 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | CECCALDI-VOLPEI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 15 juillet 2020, Mme B A, représentée par Me Lelièvre, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° PC 02B 034 19 B0014 du 13 février 2020 par lequel le maire de la commune de Belgodère a délivré à M. C un permis de construire un hangar agricole d'une surface de plancher de 795 m² sur le terrain cadastré section B parcelle n° 253 situé au lieudit Paraso ;
2°) de condamner la commune de Belgodère à lui verser la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La requérante soutient que :
- elle a intérêt à agir en tant que voisin immédiat, compte tenu de l'importance, notamment de la hauteur, et de la situation du hangar situé à quelques mètres de sa propriété ;
- le dossier de demande est incomplet et inexact dès lors que le plan de masse n'est pas coté dans les trois dimensions, ne fait pas apparaître les modalités de raccordement aux réseaux publics et les équipements prévus, notamment pour l'alimentation en eau et l'assainissement, fait mention d'un écoulement en eaux pluviales vers une fosse qui n'existe pas, n'indique pas les caractéristiques du chemin permettant d'accéder à sa propriété et occulte la parcelle cadastrée section B n° 267 qui lui appartient, la notice descriptive du projet est trop succincte et méconnaît les prescriptions de l'article R. 431-8 du code de l'urbanisme : elle se borne à indiquer qu'un chemin préexistant permettra l'accès au hangar, que le futur bâtiment ne nécessite pas de raccordement aux réseaux d'eau et d'électricité, que l'espace autour du hangar est laissé en l'état initial et ne prend pas en compte l'agrandissement de sa propriété qui s'étend jusqu'à la parcelle cadastrée section n° 252 ; enfin les deux seules photographies produites ne permettent d'apprécier ni la situation du terrain dans son environnement proche et lointain ni l'insertion du projet de construction par rapport aux constructions avoisinantes et aux paysages, son impact visuel ainsi que le traitement des accès et du terrain, en méconnaissance des dispositions des c) et d) de l'article R. 431-10 du code de l'urbanisme ;
- l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions de l'article L. 121-10 du code de l'urbanisme dès lors que le permis de construire a été accordé sans que la commission territoriale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers n'ait été consultée et avant que l'autorité administrative de l'Etat n'ait rendu son avis ;
- l'absence d'autorisation préalable de défrichement entache d'illégalité le permis de construire attaqué dès lors que le projet nécessite l'abattage d'arbres ayant plus de trente ans, notamment des oliviers, chênes et eucalyptus ;
- l'étude d'incidence Natura 2000 est insuffisante au regard des dispositions de l'article R. 414-23 du code de l'environnement dès lors qu'elle se contente d'indiquer que les travaux seront réalisés en tenant compte de la période de nidification du milan royal alors que le hangar sera situé à moins de six mètres de la clôture où se nichent les oiseaux ;
- l'arrêté attaqué méconnaît les articles L. 121-8 et L. 121-10 du code de l'urbanisme dès lors que le projet s'implante dans un espace non urbanisé et que la condition de nécessité directe de l'activité agricole n'est pas établie ;
- le projet méconnaît la condition fixée par l'article A.2 du règlement du plan local d'urbanisme de respect du siège de l'exploitation et du regroupement des constructions, l'article A.11 du même plan dès lors que son caractère imposant est incompatible avec le caractère et l'intérêt des lieux avoisinants, son article A.10 dès lors que la hauteur au faîtage est de 8,40 mètres, son article A.4 dès lors qu'il ne prévoit pas une alimentation en eau potable, son article A.4 en matière d'assainissement pour l'évacuation des eaux usées dès lors que rien n'est prévu en la matière ; son article A.4 dès lors qu'il ne prévoit pas d'évacuation des eaux pluviales dans le réseau collectif et que le plan de masse indique une évacuation vers une fosse qui n'existe pas et son article A.3 dès lors que les exigences de sécurité et de défense contre l'incendie ne sont pas remplies.
Par un mémoire en réponse, enregistré le 5 octobre 2020, la commune de Belgodère, représentée par Me Ceccaldi-Volpei, conclut au rejet de la requête et à la condamnation de Mme A à lui verser la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. La commune soutient :
- que la requête est irrecevable faute d'intérêt pour agir ;
- que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'environnement ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de l'urbanisme ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Pierre Monnier, vice-président ;
- les conclusions de M. Hanafi Halil, rapporteur public ;
- et les observations de Me Lelièvre, avocate de Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 13 février 2020 par lequel le maire de la commune de Belgodère a délivré à M. C un permis de construire un hangar agricole d'une surface de plancher de 795 m² sur le terrain cadastré section B parcelle n° 253 situé au lieudit Paraso.
Sur la fin de non-recevoir opposée par la commune de Belgodère :
2. Aux termes des dispositions de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager que si la construction, l'aménagement ou les travaux sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation ".
3. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient, en particulier, à tout requérant qui saisit le juge administratif d'un recours pour excès de pouvoir tendant à l'annulation d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, de préciser l'atteinte qu'il invoque pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien. Il appartient au défendeur, s'il entend contester l'intérêt à agir du requérant, d'apporter tous les éléments de nature à établir que les atteintes alléguées sont dépourvues de réalité. Le juge de l'excès de pouvoir apprécie la recevabilité de la requête au vu des éléments ainsi versés au dossier par les parties, en écartant le cas échéant les allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées mais sans pour autant exiger de l'auteur du recours qu'il apporte la preuve du caractère certain des atteintes qu'il invoque au soutien de la recevabilité de celui-ci. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat, justifie, en principe, d'un intérêt à agir lorsqu'il fait état devant le juge, qui statue au vu de l'ensemble des pièces du dossier, d'éléments relatifs à la nature, à l'importance ou à la localisation du projet de construction.
4. A l'appui de sa demande d'annulation de l'arrêté du 13 février 2020 par lequel le maire de la commune de Belgodère a délivré un permis de construire à M. C pour la construction d'un hangar agricole d'une surface de plancher de 795 m² et d'une hauteur maximale de 8,40 mètres au faîtage sur le terrain cadastré section B parcelle n° 253, Mme A se prévaut de sa situation de propriétaire d'une maison d'habitation sise sur la parcelle cadastrée section B n° 252, mitoyenne du hangar projeté. La requérante, qui soutient en outre sans être sérieusement contredite que l'eau de pluie qui tombera sur les panneaux photovoltaïques dont sera couvert le toit du hangar se déversera directement dans sa propriété située en contrebas, a ainsi suffisamment justifié de son intérêt pour agir contre le permis de construire en litige.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme : " L'extension de l'urbanisation se réalise en continuité avec les agglomérations et villages existants ".
6. Il résulte de ces dispositions que les constructions peuvent être autorisées dans les communes littorales en continuité avec les agglomérations et villages existants, c'est-à-dire avec les zones déjà urbanisées caractérisées par un nombre et une densité significatifs de constructions, mais qu'aucune construction ne peut en revanche être autorisée, même en continuité avec d'autres, dans les zones d'urbanisation diffuse éloignées de ces agglomérations et villages.
7. Le plan d'aménagement et de développement durable de la Corse (PADDUC), qui précise les modalités d'application de ces dispositions en application du I de l'article L. 4424-11 du code général des collectivités territoriales, prévoit que, dans le contexte géographique, urbain et socioéconomique de la Corse, une agglomération est identifiée selon des critères tenant au caractère permanent du lieu de vie qu'elle constitue, à l'importance et à la densité significative de l'espace considéré et à la fonction structurante qu'il joue à l'échelle de la microrégion ou de l'armature urbaine insulaire, et que par ailleurs, un village est identifié selon des critères tenant à la trame et la morphologie urbaine, aux indices de vie sociale dans l'espace considéré et au caractère stratégique de celui-ci pour l'organisation et le développement de la commune. Ces prescriptions apportent des précisions et sont compatibles avec les dispositions du code de l'urbanisme particulières au littoral.
8. D'autre part, aux termes de l'article L. 121-10 du code de l'urbanisme : " Par dérogation aux dispositions de l'article L. 121-8, les constructions ou installations nécessaires aux activités agricoles ou forestières ou aux cultures marines peuvent être autorisées, avec l'accord de l'autorité administrative compétente de l'Etat, après avis de la commission départementale de la nature, des paysages et des sites et de la commission départementale de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers () ".
9. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le terrain d'assiette du projet est implanté au sein d'un vaste espace naturel où ne sont implantées que deux constructions. Par suite, ce secteur ne saurait être regardé comme une agglomération au sens des dispositions du code de l'urbanisme au regard des précisions apportées par le PADDUC et ne présente pas davantage les caractéristiques d'un village au sens de ces dispositions. Dans ces conditions, Mme A est fondée à soutenir que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme. D'autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le hangar projeté, alors que M. C dispose déjà d'un hangar d'une surface d'environ 365 m², serait nécessaire à l'activité agricole de ce dernier. L'affirmation de la commune de Belgodère selon laquelle M. C entrepose son matériel à l'extérieur n'est assortie d'aucun élément permettant d'en apprécier le bien-fondé. La circonstance que la fiche de présentation du projet mentionne un " lien de nécessité agricole avéré " et fasse état d'un avis favorable de la direction départementale des territoires et de la mer en date du 28 février 2019 ne saurait suffire à justifier du lien de nécessité requis. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 121-10 doit également être accueilli.
10. En deuxième lieu, l'article A2 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Belgodère dispose que, dans les zones A autres que les sous-secteurs Ap, zones dont fait partie la parcelle support du projet, sont admis, à condition d'être liés et directement nécessaires à l'activité agricole et qu'ils respectent les notions de siège d'exploitation et de regroupement des constructions, les bâtiments techniques nécessaires à l'exploitation agricole et sous réserve d'une intégration satisfaisante dans le site.
11. D'abord, ainsi qu'il a déjà été dit au point 9, il ne ressort pas des pièces du dossier que le hangar projeté serait nécessaire à l'activité agricole de M. C. Ensuite, ce hangar est très éloigné de la bergerie, qui est le siège d'exploitation de ce dernier, et ne tend pas à regrouper des constructions. Enfin, malgré les prescriptions du conseil des sites de Corse quant à la couleur du bardage et la nécessité de créer, devant la partie la plus visible du bâtiment, un masque végétal arboré, le bâtiment, de par son volume et son toit intégralement couvert de panneaux photovoltaïques, ne s'intègre pas de manière satisfaisante dans le site. Il s'ensuit que Mme A est fondée à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions de l'article A2 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Belgodère.
12. En troisième lieu, l'article A4 du règlement du plan local d'urbanisme de Belgodère prévoit dans toutes les zones, d'abord, pour l'alimentation en eau, que " toute construction à usage d'habitation et d'activités, doit être alimentée en eau potable par branchement sur le réseau public collectif de distribution si le terrain peut être desservi ; à défaut par captage, forage ou puits particuliers, à condition que la potabilité de l'eau et sa protection contre tout risque de pollution soient assurées " ; ensuite, pour les eaux usées, que " le branchement sur le réseau public collectif d'assainissement est obligatoire quand celui-ci existe. A défaut, le raccordement à un système individuel autonome, conforme à la législation en vigueur, peut être autorisé. () Toute construction à usage d'habitation ou d'activités doit être équipée d'un réseau séparatif eaux usées - eaux pluviales " ; enfin, pour les eaux pluviales, que " Les aménagements doivent être tels qu'ils garantissent l'écoulement des eaux pluviales dans le réseau collectif d'évacuation prévu à cet effet ".
13. Si Mme A soutient à bon droit qu'il résulte des dispositions de l'article A4 citées au point précédent que l'alimentation en eau est obligatoire pour tout bâtiment ayant une activité agricole, elle ne conteste pas l'affirmation de la commune de Belgodère, à l'appui de laquelle cette dernière fournit un plan, selon laquelle la parcelle assiette du projet est alimentée en eau. Toutefois, la commune de Belgodère ne conteste pas davantage que le projet ne comporte ni système d'assainissement des eaux usées prévu par cet article ni d'aménagements permettant de garantir l'écoulement des eaux pluviales, la mention " EP vers fosse existante " figurant sur le plan de masse du dossier étant erronée dès lors qu'il ressort des pièces du dossier qu'il n'existe dans le voisinage aucune autre fosse que celle de Mme A. Par suite, cette dernière est fondée à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions du plan local d'urbanisme relatives à l'assainissement des eaux usées et à l'écoulement des eaux pluviales.
14. En quatrième et dernier lieu, en vertu de l'article A11 du règlement du plan local d'urbanisme de Belgodère les constructions doivent présenter dans toutes les zones un aspect compatible avec le caractère ou l'intérêt des lieux avoisinants du site et des paysages et ne doivent porter atteinte ni à la qualité de l'environnement bâti ni au paysage.
15. Il ressort des pièces du dossier que le projet s'implante dans le paysage naturel traditionnel de la vallée du Reginu, dans une zone classée Natura 2000. Le hangar agricole projeté, par son volume, ses bardages métalliques sur toutes les façades, ses toitures à pan asymétrique et sa couverture photovoltaïque, n'est pas compatible avec le caractère ou l'intérêt des lieux avoisinants du site et des paysages. Mme A est dès lors fondée à soutenir que le projet de M. C méconnaît les prescriptions de l'article A11 rappelées au point 14.
16. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 13 février 2020 par lequel le maire de la commune de Belgodère a délivré un permis de construire à M. C pour la construction d'un hangar agricole bardé avec couverture photovoltaïque.
17. Enfin, pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, les autres moyens invoqués par Mme A ne sont pas susceptibles, en l'état du dossier, de fonder l'annulation prononcée.
Sur les frais du litige :
18. D'une part, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Belgodère une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.
19. D'autre part, la commune de Belgodère succombant à la présente instance, ses conclusions au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne sauraient être accueillies.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 13 février 2020 est annulé.
Article 2 : La commune de Belgodère versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la commune de Belgodère et à M. D C.
Délibéré après l'audience du 29 septembre 2022, à laquelle siégeaient :
M. Thierry Vanhullebus, président ;
M. Pierre Monnier, vice-président ;
M. Jan Martin, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition du greffe le 21 octobre 2022.
Le rapporteur,
Signé
P. MONNIER
Le président,
Signé
T. VANHULLEBUSLa greffière,
Signé
R. ALFONSI
La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Corse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
La greffière,
R. ALFONSI
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