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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2001419

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2001419

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2001419
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantGOEURY-GIAMARCHI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 décembre 2020 et le 26 avril 2021, M. B A, représenté par Me Goeury-Giamarchi, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision implicite du 22 avril 2021 par laquelle la collectivité de Corse a rejeté sa demande tendant, d'une part, à l'indemniser des dommages qu'il a subis à raison des travaux d'élargissement de la route départementale n° 31 effectués en 1991 et, d'autre part, de procéder aux travaux nécessaires afin de mettre fin aux désordres ;

2°) d'enjoindre à la collectivité de Corse de réaliser les travaux et stabilisation et de mise en sécurité nécessaires ;

3°) de condamner la collectivité de Corse à indemniser son préjudice à hauteur de 10 000 euros, avec intérêts de droit à compter de sa demande préalable et capitalisation des intérêts ;

4°) de mettre à la charge de la collectivité de Corse la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

5°) à titre subsidiaire, de recourir à une expertise avant dire droit.

Le requérant soutient :

- que sa demande indemnitaire est recevable dès lors qu'il a lié le contentieux en cours d'instance ;

- que l'aménagement de la route départementale n° 31, vis-à-vis de laquelle il a la qualité de tiers, a causé des dommages à ses biens ;

- la collectivité de Corse, qui vient aux droits du département de la Haute-Corse, n'établit ni la force majeure ni qu'il aurait commis une faute.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 février 2021, la collectivité de Corse, représentée par Me Finalteri, conclut :

1°) à titre principal, au rejet de la requête ;

2°) à titre subsidiaire, au sursis à statuer par jugement avant dire droit afin de déterminer si les dommages de M. A sont imputables aux travaux effectués en 1991 ;

3°) que cette expertise soit réalisée aux frais de M. A.

La collectivité soutient que :

- la demande indemnitaire est irrecevable faute de réclamation préalable ;

- M. A ne précise pas quel régime de responsabilité il entend invoquer, notamment s'il est usager ou tiers ;

- il ne justifie pas de l'existence d'un lien de causalité entre les désordres affectant sa parcelle et les travaux réalisés en 1991.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pierre Monnier, président ;

- les conclusions de Mme Christine Castany, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Goeury-Giamarchi, avocate de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A est propriétaire, sur le territoire de la commune de San-Martino-di-Lota, d'une parcelle cadastrée section B n° 1144, qui surplombe la route départementale n° 31 au niveau d'un virage où des travaux d'élargissement ont été effectués au cours de l'année 1991 après que M. A avait été exproprié d'une partie de la parcelle dont il était propriétaire suite à un arrêté déclaratif d'utilité publique en date du 22 novembre 1990. Par un courrier en date du 26 mai 1997, l'intéressé a signalé aux services du département que l'instabilité des talus et des soutènements faisait courir un risque grave pour son bien et pour les personnes passant sur la route départementale n° 31. Ayant constaté, notamment le 19 mars 2015, des éboulements depuis sa parcelle sur la route départementale, il a sollicité deux expertises dont la dernière a donné lieu à un rapport, signé le 9 décembre 2020, qui constate que le bord de sa parcelle est menacé d'éboulement. Par un courrier notifié le 22 février 2021, M. A a demandé à la collectivité de Corse, venant aux droits du département de la Haute-Corse, d'une part, de l'indemniser des dommages qu'il a subis à raison des travaux d'élargissement de la route départementale n° 31 effectués en 1991 et, d'autre part, de procéder aux travaux nécessaires afin de mettre fin aux désordres. Dans le dernier état de ses écritures, il demande au tribunal d'annuler la décision implicite du rejet de sa demande du 22 février 2021, d'enjoindre à la collectivité de Corse de réaliser les travaux et stabilisation et de mise en sécurité nécessaires et de condamner la collectivité de Corse à indemniser son préjudice à hauteur de 10 000 euros.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la collectivité de Corse :

2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative, dans sa rédaction résultant du décret n° 2016-1480 du 2 novembre 2016 portant modification du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ". Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées. En revanche, les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.

3. La collectivité de Corse soutient que la requête formée par M. A est irrecevable en ce que ce dernier n'aurait pas présenté de demande préalable tendant au versement d'une indemnité. Toutefois, il résulte de l'instruction d'une part, que le requérant justifie avoir adressé à la collectivité de Corse le 22 février 2021, une demande à fin d'indemnisation de ses préjudices qu'il impute aux travaux d'élargissement de la route départementale n° 31 et d'autre part, que l'administration l'a implicitement rejetée. En application des principes énoncés au point 2, le contentieux doit être considéré comme étant lié. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la collectivité de Corse doit être rejetée.

Sur les conclusions de la requête :

4. Lorsque le juge administratif condamne une personne publique responsable de dommages qui trouvent leur origine dans l'exécution de travaux publics ou dans l'existence ou le fonctionnement d'un ouvrage public, il peut, saisi de conclusions en ce sens, s'il constate qu'un dommage perdure à la date à laquelle il statue du fait de la faute que commet, en s'abstenant de prendre les mesures de nature à y mettre fin ou à en pallier les effets, la personne publique, enjoindre à celle-ci de prendre de telles mesures. Pour apprécier si la personne publique commet, par son abstention, une faute, il lui incombe, en prenant en compte l'ensemble des circonstances de fait à la date de sa décision, de vérifier d'abord si la persistance du dommage trouve son origine non dans la seule réalisation de travaux ou la seule existence d'un ouvrage, mais dans l'exécution défectueuse des travaux ou dans un défaut ou un fonctionnement anormal de l'ouvrage et, si tel est le cas, de s'assurer qu'aucun motif d'intérêt général, qui peut tenir au coût manifestement disproportionné des mesures à prendre par rapport au préjudice subi, ou aucun droit de tiers ne justifie l'abstention de la personne publique. En l'absence de toute abstention fautive de la personne publique, le juge ne peut faire droit à une demande d'injonction, mais il peut décider que l'administration aura le choix entre le versement d'une indemnité dont il fixe le montant et la réalisation de mesures dont il définit la nature et les délais d'exécution.

5. Pour la mise en œuvre des pouvoirs décrits ci-dessus, il appartient au juge, saisi de conclusions tendant à ce que la responsabilité de la personne publique soit engagée, de se prononcer sur les modalités de la réparation du dommage, au nombre desquelles figure le prononcé d'injonctions, dans les conditions définies au point précédent, alors même que le requérant demanderait l'annulation du refus de la personne publique de mettre fin au dommage, assortie de conclusions aux fins d'injonction à prendre de telles mesures. Dans ce cas, il doit regarder ce refus de la personne publique comme ayant pour seul effet de lier le contentieux.

6. En l'espèce, M. A doit être regardé comme recherchant la responsabilité de la collectivité territoriale de Corse au titre des conséquences dommageables des travaux d'élargissement de la route départementale n° 31 effectués au cours de l'année 1991 et comme demandant la condamnation de cette collectivité à prendre toutes mesures propres à faire cesser les dommages dont il fait état.

7. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision () ".

8. En l'état de l'instruction, les éléments du dossier ne permettent au tribunal d'apprécier ni l'imputabilité des dommages aux travaux effectués au cours de l'année 1991 ni les conséquences de ces travaux. Une mesure d'instruction présente ainsi un caractère d'utilité. Dès lors, il y a lieu d'ordonner, avant de statuer sur la requête de M. A et contradictoirement entre ce dernier et la collectivité de Corse, une expertise dans les termes de la mission précisée au dispositif du présent jugement.

9. Enfin, aucune disposition du code de justice administrative ne prévoit que la formation de jugement qui ordonne, avant dire droit, une expertise, puisse mettre les frais de cette expertise à la charge de l'une des parties. Il appartiendra seulement, le cas échéant, au président du tribunal de déterminer la ou les parties qui devront verser l'allocation provisionnelle que peut demander l'expert en application de l'article R. 621-12 de ce code. Le tribunal déterminera ensuite, à l'issue des opérations d'expertise, en application de l'article R. 761-4 du code de justice administrative, la ou les parties qui doivent supporter la charge définitive des frais et honoraires de l'expert, après qu'ils auront été arrêtés dans les conditions prévues par l'article R. 621-11 de ce code. Il suit de là que les conclusions de la collectivité de Corse tendant à ce que le tribunal décide que les frais de l'expertise ordonnée avant dire droit soient mis à la charge de M. A ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de M. A, procédé par un expert désigné par le président du tribunal, à une expertise. L'expert aura pour mission de :

1°) se rendre sur les lieux en présence des parties et de leurs conseils dûment convoqués ;

2°) se faire communiquer tous documents et pièces qu'il jugera nécessaires à l'exercice de sa mission ;

3°) décrire les désordres liés aux éboulements sur la route départementale n° 31 depuis la parcelle cadastrée section B n° 1144 de M. A, en indiquer l'importance, la localisation, la fréquence et la date d'apparition ;

4°) déterminer la ou les causes des éboulements ; s'il estime que les travaux d'élargissement effectués en 1991 sur la route départementale constituent la ou l'une de ces causes, préciser si la persistance du dommage trouve son origine dans les travaux effectués en 1991 ;

5°) dire si les éboulements sont de nature à porter atteinte, d'une part, à l'intégrité de tout ou partie de la parcelle cadastrée section B n° 1144, d'autre part, à la sécurité des usagers de la route départementale n° 31 ;

6°) donner tous éléments techniques et de fait permettant de déterminer les responsabilités éventuelles encourues quant à l'origine des éboulements ;

7°) donner son avis sur les travaux propres à remédier aux désordres constatés, en évaluer le coût ; dire si des travaux d'urgence doivent être entrepris, et dans quel délai ;

8°) donner tous éléments techniques et de fait de nature à déterminer les causes des préjudices subis par M. A, de permettre d'en déterminer la nature et l'importance et d'en proposer une base d'évaluation.

Article 2 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal.

Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre M. A et la collectivité de Corse.

L'expert pourra recourir à un sapiteur avec l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 3 : L'expert déposera son rapport au greffe en deux exemplaires dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant. Des copies seront notifiées par l'expert aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert justifiera auprès du tribunal de la date de réception de son rapport par les parties.

Article 4 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué définitivement en fin d'instance. Les conclusions de la collectivité de Corse tendant à ce qu'ils soient mis à la charge de M. A sont rejetées.

Article 5 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la collectivité de Corse.

Copie en sera transmise à titre d'information à la commune de San-Martino-di-Lota.

Délibéré après l'audience du 18 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Pierre Monnier, président ;

- M. Jan Martin, premier conseiller ;

- M. Hanafi Halil, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 décembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

P. MONNIERLe premier conseiller,

Signé

J. MARTIN

La greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Corse en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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