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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2100495

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2100495

jeudi 15 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2100495
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCAMPANA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 5 mai 2021, le 28 octobre 2021 et le 22 décembre 2021, M. A B, représenté par Me Campana, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté BPA n° 21-0026 du 9 mars 2021 par lequel le préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud, lui a ordonné de se dessaisir des armes de toute catégorie qu'il détient, lui a interdit d'acquérir et de détenir des armes de toutes catégorie, a prescrit l'enregistrement de cette interdiction dans le fichier national des interdits d'acquisition et de détention d'armes, a retiré la validation de son permis de chasser, et lui a enjoint de remettre ce document ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Corse-du-Sud de lui délivrer l'autorisation d'acquisition de trois armes de catégorie B conformément à sa demande du 26 juin 2020, dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il n'a pas été préalablement informé de ce que l'enquête administrative donnait lieu à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnées à l'article 230-6 du code de procédure pénale ;

- il n'est pas justifié que les gendarmes en charge de l'enquête administrative bénéficiaient de l'habilitation requise par l'article 230-10 du même code ;

- il n'a pu présenter utilement des observations dès lors que les éléments de l'enquête administrative ne lui ont pas été communiqués préalablement ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est fondée sur une condamnation pénale et non sur les faits ayant donné lieu à cette condamnation ;

- la décision ne pouvait être prise sur le seul fondement d'un traitement automatisé de données ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il n'a jamais commis de violences avec arme ou sous la menace d'une arme, ni n'a été poursuivi ou condamné en raison de tels faits ;

- son comportement ne justifie pas la décision attaquée ;

- le dessaisissement constitue une sanction disproportionnée.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 14 octobre 2021, le 14 décembre 2021 et le 13 juillet 2022, le préfet de la Corse-du-Sud conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les moyens sont inopérants dès lors qu'il est en situation de compétence liée ;

- en tout état de cause, les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Vanhullebus,

- et les conclusions de Mme Castany, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B a demandé, par courrier du 26 juin 2020, l'autorisation d'acquérir trois armes de catégorie B. Par un arrêté du 9 mars 2021, le préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud, a ordonné à M. B de se dessaisir de toutes les armes de toute catégorie qu'il a en sa possession, lui a interdit d'acquérir et de détenir des armes de toute catégorie, a prescrit l'enregistrement de cette interdiction dans le fichier national des interdits d'acquisition et de détention d'armes, a retiré la validation de son permis de chasser, et lui a enjoint de remettre ce document. M. B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

2. L'arrêté attaqué a été pris sur le fondement du 3° de l'article R. 312-67 du code de la sécurité intérieure, au motif qu'il résultait de l'enquête diligentée par le préfet que le comportement de M. B était incompatible avec la détention d'une arme, et non sur le fondement du 2° de l'article R. 312-67 au motif que le requérant aurait été condamné pour l'une des infractions mentionnées au 1° de l'article L. 312-3 figurant au bulletin n° 2 de son casier judiciaire. Il suit de là que le préfet de la Corse-du-Sud, qui disposait d'un pouvoir d'appréciation, ne se trouvait pas en situation de compétence liée pour prendre l'arrêté attaqué. Il n'est dès lors pas fondé à soutenir que les moyens soulevés par M. B sont inopérants.

3. Si lors du dépôt de sa demande, M. B n'a pas été informé, contrairement à ce que prévoit l'article R. 114-6 du code de la sécurité intérieure, de ce que le service instructeur procèderait à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnées à l'article 230-6 du code de procédure pénale, ce défaut d'information n'a privé l'intéressé d'aucune garantie.

4. La circonstance qu'il n'ait pas été justifié que les gendarmes en charge de l'enquête administrative diligentée par le préfet avaient été spécialement habilités, conformément aux dispositions de l'article 230-10 du code de procédure pénale, pour accéder aux informations, y compris nominatives, figurant dans les traitements de données à caractère personnel prévus à l'article 230-6 du même code, est sans incidence sur la légalité de l'arrêté attaqué.

5. Il résulte des dispositions du troisième alinéa de l'article L. 312-11 du code de la sécurité intérieure que la procédure de dessaisissement est, sauf urgence, contradictoire. M. B a été invité par courrier du 25 janvier 2021 du préfet à présenter ses observations préalablement à la mise en œuvre de la procédure de dessaisissement de toutes les armes, munitions et éléments dont il est en possession, au motif que l'enquête administrative avait révélé que le requérant était défavorablement connu des services de police pour des faits de violence avec usage ou menace d'une arme et qu'il avait été condamné par ordonnance pénale en 2020 pour des faits de conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants. M. B a présenté ses observations le 1er février 2021. L'intéressé a ainsi été mis à même de faire valoir utilement ses observations, sans qu'y fasse obstacle la circonstance que le préfet, qui n'y était d'ailleurs pas tenu, ne lui ait pas communiqué préalablement les éléments de l'enquête administrative.

6. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". L'article L. 211-5 du même code dispose que " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

7. L'arrêté attaqué, qui vise notamment les dispositions applicables des articles L. 312-11 à L. 312-13 du code de la sécurité intérieure ainsi que les articles L. 312-16, R. 312-67 du même code, mentionne les éléments de fait sur lesquels le préfet s'est fondé. Il mentionne en outre les observations formulées par le requérant le 1er février 2021. L'arrêté attaqué, qui comporte ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, est suffisamment motivé. Il suit de là que le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.

8. Aux termes du deuxième alinéa de l'article 10 de la loi du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, dans sa rédaction applicable avant le 1er juin 2019 : " Aucune décision produisant des effets juridiques à l'égard d'une personne ou l'affectant de manière significative ne peut être prise sur le seul fondement d'un traitement automatisé de données à caractère personnel (). ". A la date à laquelle l'arrêté attaqué a été pris, ces dispositions avaient été modifiées et reprises, en substance, à l'article 47 de la loi du 6 janvier 1978 pour les traitements automatisés relevant du champ d'application du droit de l'Union européenne, à l'article 95 de la loi pour les traitements relatifs à des activités entrant dans le champ de la directive n° 2016/680 du 27 avril 2016, applicable au traitement des antécédents judiciaires, eu égard à ses finalités consistant à faciliter la constatation des infractions pénales, le rassemblement des preuves et la recherche de leurs auteurs, et à l'article 120 de la loi pour les traitements intéressant la sûreté de l'État et la défense.

9. Il ressort de ses termes même que, pour prendre l'arrêté attaqué, le préfet s'est fondé sur l'enquête administrative qu'il a diligentée, ainsi que sur les observations formulées par l'intéressé le 1er février 2021. L'autorité administrative a ainsi procédé à une appréciation globale du comportement de M. B. Ainsi, l'autorité administrative n'a pas pris l'arrêté du 9 mars 2021 sur le seul fondement d'un traitement automatisé de données à caractère personnel. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions mentionnées au point précédent doit, par suite, être écarté.

10. L'arrêté attaqué est expressément motivé par le comportement du requérant et non par une condamnation pénale prononcée à son encontre. Le moyen soulevé par le requérant est tiré de ce que le préfet a entaché sa décision d'une erreur de droit en se fondant sur une condamnation pénale et non sur les faits ayant donné lieu à cette condamnation ne peut, dès lors, qu'être écarté.

11. Aux termes de l'article R. 312-67 du code de la sécurité intérieure : " Le préfet ordonne la remise ou le dessaisissement de l'arme ou de ses éléments dans les conditions prévues aux articles L. 312-7 ou L. 312-11 lorsque : () 3° Il résulte de l'enquête diligentée par le préfet que le comportement du demandeur ou du déclarant est incompatible avec la détention d'une arme ; cette enquête peut donner lieu à la consultation des traitements automatisés de données personnelles mentionnées à l'article 26 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 (). ". Aux termes de l'article L. 312-11, dans sa rédaction applicable : " Sans préjudice des dispositions de la sous-section 1, le représentant de l'Etat dans le département peut, pour des raisons d'ordre public ou de sécurité des personnes, ordonner à tout détenteur d'une arme, de munitions et de leurs éléments de toute catégorie de s'en dessaisir. () ". Aux termes de l'article L. 312-13 : " Il est interdit aux personnes ayant fait l'objet de la procédure prévue à la présente sous-section d'acquérir ou de détenir des armes, munitions et leurs éléments de toute catégorie. "

12. Le préfet a considéré que le comportement de M. B était incompatible avec la détention d'une arme, au motif que l'intéressé avait fait l'objet d'une ordonnance pénale en 2020 pour des faits de conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants, et qu'il s'était signalé, en 2019, pour des faits de violence avec usage d'une arme. Il ressort toutefois de l'enquête administrative diligentée par le préfet qu'il n'avait pas pu être établi que l'intéressé, qui aurait été impliqué malgré lui dans des querelles de voisinage et de famille, avait visé avec son arme une personne alors qu'elle se trouvait sur la voie publique, le requérant n'ayant d'ailleurs fait l'objet d'aucune poursuite. Par ailleurs, la circonstance, mentionnée dans le rapport, que l'intéressé était " très énervé " lors de l'intervention des gendarmes ne permet pas, à elle seule et par elle-même, de regarder le comportement de M. B comme incompatible avec la détention d'une arme. Enfin, la commission de l'infraction de conduite en ayant fait usage de stupéfiants, si elle est condamnable, ne permet pas, par elle-même, de caractériser un tel comportement.

13. L'administration peut toutefois, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée, par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge administratif, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

14. Le préfet fait valoir en défense qu'une précédente enquête administrative diligentée le 12 août 2020, avait fait apparaître que M. B avait été mis en cause en 1997 pour des violences ayant entraîné une incapacité de travail n'excédant pas huit jours, en janvier 2002 pour usage et revente de stupéfiants, en août et septembre 2002 pour acquisition non autorisée de stupéfiants, en mars 2007 pour usage de stupéfiants, et pour port ou transport illégal d'armes de catégorie 6 en mars 2007. Le préfet doit ainsi être regardé comme sollicitant une substitution de motifs.

15. L'intéressé ne conteste pas la matérialité des motifs énoncés au point précédent, sur lesquels il a été mis à même de présenter ses observations. Les plus récents de ces faits ont été commis plus de treize ans avant l'arrêté attaqué. Toutefois, compte tenu de leur nature et de leur caractère répété, et eu égard à la circonstance que l'intéressé a persisté dans son comportement peu de temps avant l'arrêté attaqué, ainsi qu'en témoigne l'ordonnance pénale dont il a fait l'objet en 2020, et alors que l'enquête administrative a permis d'établir que le requérant était en possession d'une arme sur la voie publique, en dehors d'une action de chasse ou d'un transport légitime, le préfet a pu légalement, au vu de l'ensemble de ces éléments, considérer que ces faits étaient de nature à caractériser un comportement incompatible avec la détention d'une arme, alors même que M. B se prévaut d'attestations qui lui sont favorables. Il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il avait entendu se fonder initialement sur ces motifs. Il y a lieu, dès lors, de procéder à la substitution demandée, qui ne prive le requérant d'aucune garantie. Le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit donc être écarté. Il suit de là que le moyen tiré de ce que le préfet a fait une inexacte application des dispositions du 3° de l'article R. 312-67 du code de la sécurité intérieure doit être écarté.

16. Le dessaisissement constitue une mesure de police administrative et non une sanction. Cette mesure n'est au demeurant pas disproportionnée au regard de la nécessité de prévenir les atteintes à la sécurité publique. Ainsi, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué présenterait le caractère d'une sanction disproportionnée ne peut en tout état de cause qu'être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 9 mars 2021 du préfet de la Corse-du-Sud. Il suit de là que sa requête doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024, où siégeaient :

- M. Vanhullebus, président,

- M. Martin, premier conseiller,

- Mme Sadat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 février 2024.

Le président-rapporteur,

Signé

T. VANHULLEBUSL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

signé

J. MARTIN

La greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne au préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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