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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2100539

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2100539

jeudi 23 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2100539
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC+
Formation1ère chambre
Avocat requérantMUSCATELLI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 15 mai 2021, la SCCV Stilimmo, représentée par Me Muscatelli, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 16 novembre 2020 par lequel le maire d'Ajaccio a refusé de lui délivrer un permis de construire trois immeubles d'habitation sur la parcelle cadastrée section BT n° 33, située au lieudit " Prate Martino " ;

2°) d'enjoindre au maire d'Ajaccio, dans le cas où elle serait titulaire d'un permis tacite, de lui délivrer une attestation de permis tacite, sous astreinte de 500 euros par jour de retard, et, à défaut de permis tacite, de se prononcer à nouveau sur sa demande, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de la commune d'Ajaccio la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société requérante soutient que :

- faute de justification par la commune d'Ajaccio d'une délégation régulière de signature à l'auteur de la lettre l'informant du nouveau délai d'instruction de sa demande, elle se trouverait titulaire d'un permis tacite que l'arrêté litigieux aurait retiré en l'absence de toute procédure contradictoire préalable ;

- l'avis de l'architecte des bâtiments de France méconnaît l'article L. 621-30 du code du patrimoine, le projet ne s'implantant ni dans le périmètre de 500 mètres d'un monument historique ni dans le champ de visibilité d'un tel monument ;

- à titre subsidiaire, cet avis est entaché d'erreur d'appréciation, eu égard à l'absence d'impact visuel de son projet, notamment des décaissements projetés ; son projet n'est pas contraire à la vocation de la zone UCa du plan local d'urbanisme, compte tenu de sa hauteur ; le bassin de rétention projeté, de faible profondeur, s'intégrera dans son environnement ; les édicules de toiture, constitués d'une cage d'ascenseur, sont intégrés à la toiture adjacente et dissimulés dans une verrière transparente ; l'examen comparé de l'ensemble des pièces de son dossier de demande de permis permet d'appréhender la localisation de l'immeuble adjacent par rapport à l'emprise du projet ; la pièce relative aux matériaux utilisés et aux modalités d'exécution des travaux, requise à l'article R. 431-14 du code de l'urbanisme, n'avait pas à être produite à l'appui de cette demande, son projet ne s'implantant pas dans le périmètre de protection d'un monument historique, aucune demande d'une telle pièce n'ayant été notifiée par le service instructeur et l'ensemble des pièces de ce dossier permettant d'apprécier les caractéristiques de son projet ;

- par voie d'exception, le classement par le plan local d'urbanisme de son terrain en élément paysager à protéger au titre de l'article L. 151-19 du code de l'urbanisme est illégal, cette parcelle ne comportant pas d'espace ou d'arbre à préserver pour des motifs d'ordre culturel ou historique.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 février 2022, la commune d'Ajaccio, représentée par la SELARL Parme Avocats, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la SCCV Stilimmo au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. La commune soutient que les moyens soulevés par la SCCV Stilimmo ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du patrimoine ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jan Martin, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Christine Castany, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Silvestri, substituant Me Muscatelli, avocat de la SCCV Stilimmo.

Considérant ce qui suit :

1. La SCCV Stilimmo a déposé le 5 août 2020 en mairie d'Ajaccio une demande de permis de construire trois immeubles d'habitation sur la parcelle cadastrée section BT n° 33, située au lieudit " Prate Martino ". Par une lettre du 2 septembre 2020, le service instructeur l'a informée de la prorogation du délai d'instruction de sa demande qui a été porté à cinq mois. L'architecte des Bâtiments de France a émis le 2 octobre 2020 un avis défavorable à ce projet. Par l'arrêté du 16 novembre 2020, le maire d'Ajaccio a refusé de délivrer à la SCCV Stilimmo le permis sollicité. Par une lettre notifiée le 22 janvier 2021, la société pétitionnaire a formé devant le préfet de Corse un recours administratif préalable obligatoire prévu à l'article R. 424-14 du code de l'urbanisme, auquel le préfet n'a pas répondu. La SCCV Stilimmo demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 16 novembre 2020.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article R. 423-23 du code de l'urbanisme : " Le délai d'instruction de droit commun est de : () c) Trois mois pour les autres demandes de permis de construire et pour les demandes de permis d'aménager ". Selon l'article R. 423-24 de ce code : " Le délai d'instruction de droit commun prévu par l'article R. 423-23 est majoré d'un mois : a) Lorsque le projet est soumis, dans les conditions mentionnées au chapitre V, à un régime d'autorisation ou à des prescriptions prévus par d'autres législations ou réglementations que le code de l'urbanisme ; () c) Lorsque le projet est situé dans le périmètre d'un site patrimonial remarquable ou dans les abords des monuments historiques () ". L'article R. 424-3 du même code dispose : " Par exception au b de l'article R. 424-1, le défaut de notification d'une décision expresse dans le délai d'instruction vaut décision implicite de rejet lorsque la décision est soumise à l'accord de l'architecte des Bâtiments de France et que celui-ci a notifié, dans les délais mentionnés aux articles R. 423-59 et R. 423-67, un avis défavorable ou un avis favorable assorti de prescriptions ". Enfin, selon l'article R. 423-67 dudit code : " Par exception aux dispositions de l'article R. 423-59, le délai à l'issue duquel l'architecte des Bâtiments de France est réputé avoir donné son accord ou, dans les cas mentionnés à l'article L. 632-2-1 du code du patrimoine, émis son avis favorable est de deux mois lorsque le projet soumis à permis est situé dans le périmètre d'un site patrimonial remarquable ou dans les abords des monuments historiques ".

3. D'autre part, il résulte de la combinaison des articles L. 621-30, L. 621-32, du I de l'article L. 632-2 du code du patrimoine et de l'article R. 425-1 du code de l'urbanisme que ne peuvent être délivrés qu'avec l'accord de l'architecte des Bâtiments de France les permis de construire portant sur des immeubles situés, en l'absence de périmètre délimité, à moins de cinq cents mètres d'un édifice classé ou inscrit au titre des monuments historiques, s'ils sont visibles à l'œil nu de cet édifice ou en même temps que lui depuis un lieu normalement accessible au public, y compris lorsque ce lieu est situé en dehors du périmètre de cinq cents mètres entourant l'édifice en cause.

4. Il résulte de l'ensemble des dispositions susrappelées que le délai d'instruction d'une demande de permis de construire n'est ni interrompu, ni modifié par une décision illégale du service instructeur informant le pétitionnaire de la modification d'un tel délai. Néanmoins, une telle illégalité est sans incidence sur la survenance d'un permis tacite, passé le délai d'instruction applicable, si la décision est soumise à l'accord de l'architecte des Bâtiments de France et que celui-ci a notifié régulièrement un avis défavorable.

5. En l'espèce, d'une part, il ressort des pièces du dossier qu'à la suite du dépôt, le 5 août 2020, de la demande de permis de construire de la SCCV Stilimmo, par une lettre du 2 septembre 2020, M. A, directeur de l'urbanisme à la communauté d'agglomération du pays ajaccien (CAPA), chargé d'instruire les demandes d'autorisations d'urbanisme en application des articles R. 423-15 du code de l'urbanisme et L. 5211-4-2 du code général des collectivités territoriales, a informé la société pétitionnaire que le délai d'instruction de sa demande était prorogé de 5 mois, en raison notamment de la nécessité de recueillir l'avis de l'architecte des Bâtiments de France, le projet étant situé aux abords de monuments historiques. Toutefois, il ne ressort pas de l'arrêté du président de la CAPA du 11 juin 2020 portant délégation de signature à cet agent, que celui-ci bénéficiait d'une telle délégation pour signer les décisions de modification du délai d'instruction des demandes d'autorisation d'urbanisme. Dans ces conditions, cette décision est entachée d'incompétence. D'autre part, par un avis du 2 octobre 2020, l'architecte des Bâtiments de France a émis un avis défavorable au projet d'édification de trois immeubles en raison d'atteintes à la conservation ou à la mise en valeur de deux monuments historiques, la clinique Grand'Val et le Grand hôtel de région. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, notamment des vues aériennes, qu'en l'absence de périmètre délimité par la commune au sens des dispositions de l'article L. 621-30 du code du patrimoine, les constructions projetées se situent à plus de cinq cents mètres de ces bâtiments, alors qu'il n'est ni établi ni même allégué en défense que le projet et ses monuments historiques seraient visibles en même temps d'un tiers point. Il s'ensuit que la décision du maire d'Ajaccio n'était pas soumise à l'accord de l'architecte des Bâtiments de France. Ainsi, à l'issue du délai d'instruction de trois mois fixé par les dispositions du c) de l'article R. 423-23 du code de l'urbanisme, qui s'achevait le 5 novembre 2020, la SCCV Stilimmo est devenue titulaire d'un permis tacite que l'arrêté litigieux du 16 novembre 2020 a retiré, en méconnaissance des dispositions des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration. Il suit de là que la société requérante ayant été privée d'une garantie, le moyen tiré du vice de procédure doit être accueilli.

6. En second lieu, il résulte de ce qui a été dit au point précédent que les constructions projetées ne sont pas situées dans les abords de monuments historiques au sens des dispositions de l'article L. 621-30 du code du patrimoine. Dès lors, la SCCV Stilimmo est fondée à soutenir, par voie d'exception, que l'avis conforme défavorable de l'architecte des bâtiments de France du 2 octobre 2020, confirmé par la décision tacite du préfet de Corse, est entaché d'illégalité.

7. Il résulte de ce qui précède que la SCCV Stilimmo est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du maire d'Ajaccio du 16 novembre 2020.

8. Enfin, pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, les autres moyens invoqués par la SCCV Stilimmo ne sont pas susceptibles, en l'état du dossier, de fonder l'annulation prononcée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Compte tenu du motif d'annulation retenu au point 5, il y a lieu d'enjoindre au maire d'Ajaccio de délivrer à la SCCV Stilimmo le certificat de permis de construire tacite prévu à l'article R. 424-13 du code de l'urbanisme, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée.

Sur les frais liés au litige :

10. D'une part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune d'Ajaccio une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SCCV Stilimmo et non compris dans les dépens. D'autre part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la SCCV Stilimmo, qui n'est pas la partie perdante, verse à la commune d'Ajaccio une quelconque somme au titre des frais qu'elle a exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du maire d'Ajaccio du 16 novembre 2020 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au maire d'Ajaccio de délivrer à la SCCV Stilimmo, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, un certificat de permis de construire tacite.

Article 3 : La commune d'Ajaccio versera à la SCCV Stilimmo une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la SCCV Stilimmo, à la commune d'Ajaccio et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.

Copie en sera transmise au préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud et, pour information, au ministre de la culture.

Délibéré après l'audience du 7 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Pierre Monnier président ;

M. Jan Martin, premier conseiller ;

Mme Pauline Muller, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 février 2023.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

Le président,

Signé

P. MONNIER

La greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne au préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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