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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2200397

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2200397

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2200397
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantPAOLANTONACCI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 mars 2022, et un mémoire non communiqué, enregistré le 19 octobre 2023, M. C B, représenté par Me Cohen, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 février 2022 prise sur son recours administratif préalable obligatoire par la commission de recours de l'invalidité en tant qu'elle a rejeté sa demande de révision au titre d'une aggravation d'hypoacousie bilatérale et a refusé de lui concéder un droit à pension au titre de cervicalgies et de dorsalgies chroniques ;

2°) à titre principal, de lui accorder la révision de sa pension militaire d'invalidité pour aggravation de l'hypoacousie bilatérale au taux de 85 % et de lui concéder un droit à pension au titre de cervicalgies au taux de 10 % et de dorsalgies chroniques au taux de 10 % ;

3°) à titre subsidiaire, de lui concéder un droit à pension militaire d'invalidité pour hypoacousie bilatérale au taux de 85 %, au titre de cervicalgies au taux de 10 % et de dorsalgies chroniques au taux de 10 % ;

4°) à titre très subsidiaire, d'ordonner une expertise ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le requérant soutient que :

Sur l'aggravation de l'hypoacousie :

- ainsi que l'a précisé le spécialiste oto-rhino-laryngologiste désigné par l'administration, l'évolution de cette infirmité se traduit par une destruction progressive des cellules ciliées cochléaires post-traumatique ne pouvant être imputable à un vieillissement physiologique des oreilles internes, de sorte que l'affirmation selon laquelle un lien entre le traumatisme sonore aigu et la baisse de l'audition ne peut être scientifiquement établie est insuffisante et que le ministre ne pouvait se borner à se fonder sur des considérations d'ordre général ;

- à titre subsidiaire, s'agissant du lien entre la nouvelle baisse d'audition et l'hypoacousie bilatérale, l'administration s'est placée sur un autre terrain juridique que celui invoqué dans la demande de révision alors que cette demande ne portait pas sur la reconnaissance d'une infirmité nouvelle de sorte que le ministre ne pouvait légalement se placer sur le terrain des dispositions des articles L. 121-1 et L. 121-2 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre sauf à démontrer le caractère étranger de cette infirmité nouvelle. En tout état de cause, il remplit les conditions prévues par le tableau n° 42 des maladies professionnelles ;

- l'arrêté initial du 4 décembre 2017 de concession de droit à pension pour cette infirmité est revêtu de la chose décidée ce qui empêche d'ajouter au taux d'invalidité concédé pour l'hypoacousie pensionnée un autre taux d'invalidité correspondant à une autre affection. En outre, si la qualification de maladie et son imputabilité au service devaient être retenues, l'article L. 121-7 second alinéa du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre imposerait de prendre en compte l'intégralité de l'invalidité dès lors que le taux retenu est supérieur à 60 %.

Sur les cervicalgies chroniques et des dorsalgies chroniques :

- la décision est entachée d'une inexactitude matérielle dès lors que deux rapports circonstanciés des 12 août 2014 et 10 octobre 2014 mentionnent des traumatismes au niveau cervical et dorsal ;

- si l'expert a conclu à un taux non imputable de 5 %, rien ne permet de comprendre avec précision la raison de cette part non imputable alors qu'un processus arthrosique précoce ne serait pas étranger au service chez un légionnaire affecté au 2ème régiment étranger et qui servait depuis dix-sept ans à la date de l'accident ;

- en tout état de cause, en application du guide barème, le taux d'invalidité devrait être de 10 à 20 % pour des " douleurs ostéoarticulaires " et son livret médical met en évidence une cyphose ainsi que l'existence d'une déformation dorsale dans en examen en date du 27 novembre 2015.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 octobre 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête. Le ministre soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Nathalie Sadat, rapporteure ;

- et les conclusions de Mme Pauline Muller, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né le 4 septembre 1975, a été radié des contrôles le 24 mai 2023 au grade de caporal-chef. Il est titulaire d'une pension militaire d'invalidité au taux global de 50 % concédée en dernier lieu le 2 juillet 2018. Cette pension prend en compte trois infirmités : des acouphènes bilatéraux permanents à l'oreille droite au taux de 20 % et une hypoacousie bilatérale au taux de 15 % consécutifs à un traumatisme sonore survenu en service le 20 mars 2013, ainsi que des séquelles d'entorse du genou gauche au taux de 10 %, consécutives à un accident survenu en service le 11 mars 2009. Par un courrier du 16 décembre 2019, il a sollicité d'une part, la révision de sa pension pour aggravation de l'hypoacousie et de ses acouphènes, d'autre part, la concession d'un droit à pension pour des infirmités nouvelles de séquelles d'entorse de la cheville droite, des séquelles de traumatisme de l'épaule droite, des cervicalgies chroniques et des dorsalgies chroniques. Par un arrêté du 9 août 2021 une pension au taux global de 70 % lui a été allouée pour la période du 16 décembre 2019 au 15 décembre 2022 en accordant un droit à pension pour l'infirmité de séquelles de traumatisme de l'épaule droite avec rupture du tendon au taux de 20 %. Les taux d'invalidité ont été maintenus pour les séquelles d'entorse du genou gauche, les acouphènes et l'hypoacousie. En revanche, le ministère n'a pas fait droit à la demande de révision pour la nouvelle baisse de l'audition bilatérale, les séquelles d'entorse de la cheville droite, les cervicalgies et les dorsalgies chroniques. M. B a formé un recours administratif préalable contre cette décision lequel a été rejeté par une décision de la commission de recours de l'invalidité du 16 février 2022. M. B demande au tribunal d'annuler cette décision en tant qu'elle a rejeté sa demande de révision pour aggravation de l'hypoacousie et concession d'un droit à pension pour les cervicalgies et les dorsalgies.

Sur le droit à pension :

En ce qui concerne l'aggravation de l'hypoacousie bilatérale :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 154-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre : " Le titulaire d'une pension d'invalidité concédée à titre définitif peut en demander la révision en invoquant l'aggravation d'une ou plusieurs infirmités en raison desquelles cette pension a été accordée () La pension ayant fait l'objet de la demande est révisée lorsque le degré d'invalidité résultant de l'infirmité ou de l'ensemble des infirmités est reconnu supérieur de 10 % au moins du pourcentage antérieur. Toutefois, l'aggravation ne peut être prise en considération que si le supplément d'invalidité est exclusivement imputable aux blessures et aux maladies constitutives des infirmités pour lesquelles la pension a été accordée () ".

3. Il résulte de ces dispositions que le droit à pension est destiné à réparer toutes les conséquences des faits de service dommageables telles qu'elles se révèlent par suite de l'évolution physiologique, pour autant qu'aucune cause étrangère, telle qu'une affection distincte de l'affection pensionnée, ne vienne, pour sa part, aggraver l'état de l'intéressé. Ainsi l'aggravation de l'infirmité initiale, si elle est seulement due au vieillissement, peut justifier une révision du taux de la pension. En revanche, si le vieillissement cause une nouvelle infirmité, distincte de l'infirmité pensionnée, qui contribue à l'aggravation de celle-ci, les dispositions précitées de l'article L. 154-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre font obstacle à cette révision, dès lors que l'aggravation est due à une cause étrangère à l'infirmité pensionnée.

4. Il résulte de l'instruction que le droit à pension a initialement été concédé par un arrêté du 2 novembre 2014 avec une entrée en jouissance à compter du 24 avril 2014 pour une perte auditive moyenne de 42,5 décibels à l'oreille droite et de 40 décibels à l'oreille gauche à la suite d'une blessure reçue en opération extérieure provoquée par l'explosion de munitions récupérées. Ce droit à pension a été renouvelé le 13 juin 2018 sans modifier les taux d'infirmité. M. A, expert ORL consulté par le ministère des armées dans le cadre de l'examen de la demande de révision pour aggravation, a constaté le 19 janvier 2021 une perte auditive moyenne de 85 décibels à l'oreille droite et de 82,5 décibels à l'oreille gauche. Selon cet expert, l'évolution de l'hypoacousie se traduit par une destruction progressive des cellules ciliées cochléaires post-traumatique, n'est pas imputable au vieillissement physiologique de l'oreille interne, et est donc en lien direct avec le traumatisme sonore aigu du 20 mars 2013 qui a provoqué les blessures ouvrant droit à pension. Pour rejeter la demande de révision au titre d'une aggravation de cette hypoacousie, le ministre des armées s'est fondé sur le motif tiré de ce que la baisse d'audition ne peut médicalement être rattachée au traumatisme sonore aigu en invoquant des " connaissances médicales actuelles " qui permettraient de considérer que cette infirmité est stable et définitive en l'absence de nouveau traumatisme sonore survenu en service. Le ministre produit devant le tribunal deux décisions de justice qui confirmeraient le sens de cette analyse. Toutefois, la seule référence à des connaissances médicales générales, au demeurant non documentées devant le tribunal, à une décision de justice rendue en l'an 2000 et qui repose sur des expertises conduites antérieurement et à une décision plus récente rendue sans que les circonstances de l'hypoacousie en litige soient exposées précisément, ne sauraient suffire à remettre en cause les expertises de l'expert ORL qui s'est prononcé en faveur de l'imputabilité au service de l'aggravation. Dans ces conditions, en l'absence d'éléments médicaux de nature à invalider la proposition susmentionnée de l'expert, M. B a droit à la révision de sa pension militaire d'invalidité pour aggravation de l'infirmité constituée par une hypoacousie bilatérale. Le taux d'invalidité doit être porté à 85 % à la date de sa demande présentée le 16 décembre 2019.

En ce qui concerne les cervicalgies chroniques et les dorsalgies chroniques :

5. En second lieu, aux termes de l'article L 121-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre : " Ouvrent droit à pension : 1° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'événements de guerre ou d'accidents éprouvés par le fait ou à l'occasion du service ; 2° Les infirmités résultant de maladies contractées par le fait ou à l'occasion du service ; 3° L'aggravation par le fait ou à l'occasion du service d'infirmités étrangères au service ; 4° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'accidents éprouvés entre le début et la fin d'une mission opérationnelle, y compris les opérations d'expertise ou d'essai, ou d'entraînement ou en escale, sauf faute de la victime détachable du service ". Aux termes de l'article L. 121-2 du même code : " Est présumée imputable au service : 1° Toute blessure constatée par suite d'un accident, quelle qu'en soit la cause, dans le temps et le lieu du service, dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions, en l'absence de faute personnelle ou de toute autre circonstance particulière détachant l'accident du service () ". Enfin, aux termes de l'article L 121-2-3 du même code : " La recherche d'imputabilité est effectuée au vu du dossier médical constitué pour chaque militaire lors de son examen de sélection et d'incorporation. Dans tous les cas, la filiation médicale doit être établie entre la blessure ou la maladie ayant fait l'objet de la constatation et l'infirmité invoquée ".

6. Il résulte des dispositions précitées que, lorsque le demandeur d'une pension ne peut pas bénéficier de la présomption légale d'imputabilité au service, il incombe à ce dernier d'apporter la preuve que l'infirmité a eu sa cause certaine, directe et déterminante dans le service ou dans une infirmité déjà pensionnée. Cette preuve ne saurait résulter de la seule circonstance que l'infirmité soit apparue durant le service, ni d'une hypothèse médicale, ni d'une vraisemblance, ni d'une probabilité, aussi forte soit-elle, ni des conditions générales de service partagées par l'ensemble des militaires servant dans la même unité et soumis de ce fait à des contraintes et des sujétions identiques.

7. Il résulte de l'instruction que pour rejeter la demande présentée par l'intéressé au titre de cervicalgies et dorsalgies chroniques, le ministre des armées s'est fondé sur les conclusions du rapport de l'expert chargé de l'examiner, ainsi que sur les avis du médecin chargé des pensions militaires d'invalidité et de la commission consultative médicale. Tous ont convenu que les cervicalgies chroniques ne sont pas imputables au service et entrainent un taux d'invalidité de 5 % et que les dorsalgies ouvrent droit à un taux d'invalidité de 10 % dont 5 % imputables. M. B, qui se borne à produire les livrets médicaux déjà pris en compte par l'expert désigné par l'administration, ne produit pas d'éléments médicaux permettant de contredire ces analyses. En outre, s'il soutient que l'application du guide barème devrait lui ouvrir droit à un taux d'invalidité de 10 à 20 %, un tel taux est prévu en cas de lésion traumatique de la colonne vertébrale. Or, l'intéressé ne démontre pas qu'il souffre de telles lésions et le rapport de l'expert n'en fait pas mention. Ce dernier fait uniquement référence à des " lésions possiblement post-traumatiques " de sorte que le requérant ne peut soutenir qu'il convient de faire application de ce taux sans établir qu'il a subi une telle lésion. Ainsi, M. B n'est pas fondé à solliciter la révision de son droit à pension au titre d'infirmités constituées par des cervicalgies et des dorsalgies chroniques.

8. Il résulte de ce qui précède que M. B est uniquement fondé à demander l'annulation de la décision de la commission de recours de l'invalidité en tant qu'elle a refusé de faire droit à sa demande de révision pour aggravation de l'hypoacousie bilatérale et que sa pension militaire d'invalidité lui soit allouée à compter du 16 décembre 2019 sur la base d'un taux de 85 % pour hypoacousie bilatérale.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 16 février 2022 est annulée en tant qu'elle rejette la demande de révision pour aggravation de l'hypoacousie bilatérale.

Article 2 : Le ministre des armées procédera à la liquidation de la pension militaire d'invalidité allouée à M. B sur la base d'un taux de 85 % pour hypoacousie bilatérale à compter du 16 décembre 2019.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au ministre des armées et des anciens combattants.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, où siégeaient :

- M. Pierre Monnier, président ;

- M. Jan Martin, premier conseiller ;

- Mme Nathalie Sadat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

La rapporteure,

Signé

N. SADATLe président,

Signé

P. MONNIER

La greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne au ministre des armées et des anciens combattants en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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