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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2200650

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2200650

mardi 17 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2200650
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantFORCINAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 mai 2022 et le 2 février 2024, Mme A C veuve B, ainsi que M. I J et Mme H G, en leur qualité d'ayants droits de M. E B, décédé en cours d'instance, représentés par Me Muscatelli, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 6 juillet 2020 par lequel le maire de Conca a délivré à Mme D F un permis de construire en vue de la surélévation d'une maison existante, sur la parcelle cadastrée section F n° 952, située au lieudit " Alzitella " et l'arrêté du maire du 14 février 2022 portant permis de construire modificatif relatif à la toiture et aux fenêtres de cette construction ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Conca la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les requérants soutiennent que :

- ils justifient de l'intérêt leur donnant qualité pour agir, en leur qualité de voisins immédiats du projet dont les modifications les priveront d'une vue et d'un ensoleillement ;

- l'arrêté litigieux méconnaît l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme, le projet étant constitutif d'une extension d'urbanisation en discontinuité du village de Conca ;

- cet arrêté méconnaît l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme, le projet se situant dans une zone d'aléa feux de forêt " moyen-fort " ;

- cet arrêté méconnaît l'article R. 111-16 du code de l'urbanisme, le projet ne respectant pas la règle de prospect.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 décembre 2023, Mme D F conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Mme F soutient que :

- la requête est irrecevable en ce qu'elle est tardive ;

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par un courrier du 29 août 2024, le tribunal a informé les parties qu'il était susceptible, en application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme, de surseoir à statuer.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Jan Martin, premier conseiller ;

- les conclusions de Mme Pauline Muller, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Silvestri, substituant Me Muscatelli, avocat des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 6 juillet 2020, le maire de Conca a délivré à Mme D F un permis de construire en vue de la surélévation d'une maison existante, sur la parcelle cadastrée section F n° 952, au lieudit " Alzitella ". Puis, par l'arrêté du 14 février 2022, le maire de cette commune a délivré à l'intéressée un permis de construire modificatif portant sur la toiture et les fenêtres de cette construction. Les requérants demandent au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur la fin de non-recevoir opposée par Mme F :

2. Aux termes de l'article R. 600-2 du code de l'urbanisme : " Le délai de recours contentieux à l'encontre d'une décision de non-opposition à une déclaration préalable ou d'un permis de construire, d'aménager ou de démolir court à l'égard des tiers à compter du premier jour d'une période continue de deux mois d'affichage sur le terrain des pièces mentionnées à l'article R. 424-15 ". Aux termes de l'article R. 424-15 du même code : " Mention du permis explicite ou tacite ou de la déclaration préalable doit être affichée sur le terrain, de manière visible de l'extérieur, par les soins de son bénéficiaire, dès la notification de l'arrêté () ".

3. En imposant que figurent sur le panneau d'affichage du permis de construire diverses informations sur les caractéristiques de la construction projetée, les dispositions de l'article R. 424-15 du code de l'urbanisme ont pour objet de permettre aux tiers, à la seule lecture de ce panneau, d'apprécier l'importance et la consistance du projet, le délai de recours contentieux ne commençant à courir qu'à la date d'un affichage complet et régulier.

4. D'une part, Mme F soutient qu'elle a régulièrement affiché le permis délivré le 6 juillet 2020, dès le 16 août 2020. Toutefois, en ne produisant à l'appui de ses allégations que des attestations de témoins datées du 9 novembre et du 7 décembre 2023, elle n'apporte pas la preuve qui lui incombe de l'accomplissement d'une telle formalité. Au surplus, il est constant que le panneau d'affichage de ce permis ne mentionne pas la hauteur de la construction, ainsi que l'exige l'article A. 424-16 du code de l'urbanisme. Ainsi, cet affichage n'a pas permis aux requérants d'apprécier l'importance et la consistance du projet de surélévation en cause.

5. D'autre part, contrairement à ce que la pétitionnaire fait valoir, la circonstance que le conseil des requérants lui a adressé une lettre du 10 mai 2021 dans laquelle il évoque le permis de construire délivré le 6 juillet 2020 ne saurait être regardée comme valant connaissance acquise par les requérants de l'existence de ce permis.

6. Il résulte de ce qui précède que la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme : " L'extension de l'urbanisation se réalise en continuité avec les agglomérations et villages existants () ". Il résulte de ces dispositions que l'urbanisation peut être autorisée en continuité avec les agglomérations et villages existants, c'est-à-dire avec les zones déjà urbanisées caractérisées par un nombre et une densité significatifs de constructions, mais qu'aucune construction nouvelle ne peut en revanche être autorisée, même en continuité avec d'autres, dans les zones d'urbanisation diffuse éloignées de ces agglomérations et villages.

8. En adoptant le premier alinéa de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme, le législateur a entendu interdire, en principe, toute opération de construction isolée dans les communes du littoral. Toutefois, le simple agrandissement d'une construction existante, c'est-à-dire une extension présentant un caractère limité au regard de sa taille propre, de sa proportion par rapport à la construction et de la nature de la modification apportée, ne peut être regardé comme une extension de l'urbanisation prohibée par ces dispositions.

9. Il ressort des pièces du dossier, notamment du formulaire cerfa de demande de permis de construire, que les travaux projetés visent à surélever une construction existante de 72 m2 de surface de plancher, pour la porter à 116 m2. Dès lors, eu égard à la taille propre de ces travaux, à leur proportion par rapport à la construction existante et la nature de la modification apportée, ces travaux sont constitutifs du simple agrandissement de la construction initiale et non pas d'une extension d'urbanisation au sens des dispositions de l'article L. 121-8 du code de l'urbanisme. Il s'ensuit que contrairement à ce que les requérants soutiennent, ces dispositions ne sont pas applicables aux travaux projetés. Le moyen tiré de l'inexacte application de ces dispositions doit ainsi être écarté.

10. En deuxième lieu, en vertu de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme, lorsqu'un projet de construction est de nature à porter atteinte à la salubrité ou à la sécurité publique, le permis de construire ne peut être refusé que si l'autorité compétente estime, sous le contrôle du juge, qu'il n'est pas légalement possible, au vu du dossier et de l'instruction de la demande de permis, d'accorder le permis en l'assortissant de prescriptions spéciales qui, sans apporter au projet de modifications substantielles nécessitant la présentation d'une nouvelle demande, permettraient d'assurer la conformité de la construction aux dispositions législatives et réglementaires dont l'administration est chargée d'assurer le respect. Il appartient à l'autorité d'urbanisme compétente et au juge de l'excès de pouvoir, pour apprécier si les risques d'atteintes à la salubrité ou à la sécurité publique justifient un refus de permis de construire sur le fondement de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme, de tenir compte tant de la probabilité de réalisation de ces risques que de la gravité de leurs conséquences, s'ils se réalisent.

11. Il ressort des pièces du dossier que les travaux projetés se situent en zone d'aléa " moyen fort " de risques d'incendie de forêt tel qu'identifiée par une carte des risques naturels en Corse-du-Sud élaborée par la direction départementale des territoires et de la mer de ce département. Néanmoins, cette carte n'a aucune valeur règlementaire, le projet se situe dans un espace urbanisé et accessible aux services de secours et l'arrêté litigieux prescrit à son article 2, que les murs en dur, les revêtements de façade et les parties de façades incluses dans le volume des vérandas doivent être adaptés à un tel risque. Dès lors, c'est sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation que le maire de Conca a délivré les permis litigieux.

12. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article R. 111-16 du code de l'urbanisme : " Lorsque le bâtiment est édifié en bordure d'une voie publique, la distance comptée horizontalement de tout point de l'immeuble au point le plus proche de l'alignement opposé doit être au moins égale à la différence d'altitude entre ces deux points. Lorsqu'il existe une obligation de construire au retrait de l'alignement, la limite de ce retrait se substitue à l'alignement. Il en sera de même pour les constructions élevées en bordure des voies privées, la largeur effective de la voie privée étant assimilée à la largeur réglementaire des voies publiques. Toutefois une implantation de la construction à l'alignement ou dans le prolongement des constructions existantes peut être imposée ".

13. Il est constant que les travaux projetés sont situés en bordure d'une voie privée et que la hauteur du projet de surélévation de Mme F conduira à porter la hauteur de sa maison à 7,75 mètres, correspondant à la faîtière de celle-ci, alors que la distance horizontale de ce point de l'immeuble au point le plus proche de l'alignement opposé est de 5 mètres. Contrairement à ce que la pétitionnaire soutient, en lui délivrant les permis litigieux, le maire de Conca n'a fait application ni de la dérogation prévue à l'article R. 111-19 du code de l'urbanisme ni de la prescription prévue à l'article R. 111-28 du même code. Dès lors, les requérants sont fondés à soutenir que les arrêtés litigieux ont fait une inexacte application des dispositions précitées de l'article R. 111-16 de ce code.

Sur l'application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme :

14. Aux termes de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme : " Sans préjudice de la mise en œuvre de l'article L. 600-5, le juge administratif qui, saisi de conclusions dirigées contre un permis de construire, de démolir ou d'aménager ou contre une décision de non-opposition à déclaration préalable estime, après avoir constaté que les autres moyens ne sont pas fondés, qu'un vice entraînant l'illégalité de cet acte est susceptible d'être régularisé, sursoit à statuer, après avoir invité les parties à présenter leurs observations, jusqu'à l'expiration du délai qu'il fixe pour cette régularisation, même après l'achèvement des travaux. Si une mesure de régularisation est notifiée dans ce délai au juge, celui-ci statue après avoir invité les parties à présenter leurs observations. Le refus par le juge de faire droit à une demande de sursis à statuer est motivé ".

15. Il résulte de ces dispositions, éclairées par les travaux parlementaires, que lorsque le ou les vices affectant la légalité de l'autorisation d'urbanisme dont l'annulation est demandée, sont susceptibles d'être régularisés, le juge doit surseoir à statuer sur les conclusions dont il est saisi contre cette autorisation. Il invite au préalable les parties à présenter leurs observations sur la possibilité de régulariser le ou les vices affectant la légalité de l'autorisation d'urbanisme. Le juge n'est toutefois pas tenu de surseoir à statuer, d'une part, si les conditions de l'article L. 600-5 du code de l'urbanisme sont réunies et qu'il fait le choix d'y recourir, d'autre part, si le bénéficiaire de l'autorisation lui a indiqué qu'il ne souhaitait pas bénéficier d'une mesure de régularisation. Un vice entachant le bien-fondé de l'autorisation d'urbanisme est susceptible d'être régularisé, même si cette régularisation implique de revoir l'économie générale du projet en cause, dès lors que les règles d'urbanisme en vigueur à la date à laquelle le juge statue permettent une mesure de régularisation qui n'implique pas d'apporter à ce projet un bouleversement tel qu'il en changerait la nature même.

16. Le vice, relevé au point 13 du présent jugement, tiré de la méconnaissance de l'article R. 111-16 du code de l'urbanisme, apparaît susceptible de faire l'objet d'une mesure de régularisation n'impliquant pas d'apporter au projet un bouleversement tel qu'il en changerait sa nature. Les parties ayant été invitées à présenter leurs observations, il y a lieu de surseoir à statuer sur les conclusions à fin d'annulation afin de permettre l'intervention de cette mesure de régularisation. Cette mesure devra être communiquée au tribunal dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

D E C I D E :

Article 1er : En application de l'article L. 600-5-1 du code de l'urbanisme, il est sursis à statuer sur la requête de Mme A C veuve B et autres jusqu'à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, imparti à la commune de Conca et Mme F pour notifier au tribunal une mesure de régularisation.

Article 2 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C veuve B, à M. I J, à Mme H G, à la commune de Conca et à Mme D F.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pierre Monnier, président ;

M. Jan Martin, premier conseiller ;

Mme Nathalie Sadat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 septembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

Le président,

Signé

P. MONNIER

La greffière,

Signé

R. ALFONSI

La République mande et ordonne au préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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