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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2201519

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2201519

jeudi 9 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2201519
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantLELIEVRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 7 décembre 2022 et le 16 février 2023, M. D B, représenté par Me Lelièvre, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 octobre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Corse lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de 30 jours, a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière et l'a inscrit au fichier du système d'information " Schengen " ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir ; à défaut, d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation dans le délai de 15 jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour ; en tout état de cause, d'enjoindre au préfet de mettre fin sans délai au signalement dans le système d'information " Schengen " ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

La décision de refus de titre de séjour méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'il ne pourra pas bénéficier dans son pays d'origine d'un traitement approprié de la cardiopathie valvulaire dont il est victime.

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- méconnaît l'article L. 611-3, 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, eu égard à sa situation de santé.

La décision fixant le pays de destination :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, un retour au Maroc l'exposant à un traitement inhumain et dégradant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 février 2023, le préfet de la Haute-Corse conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les observations de Me Lelièvre, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B ressortissant marocain né en 1972 a sollicité le 2 février 2022 le renouvellement d'un titre de séjour " étranger malade ". Par l'arrêté du 11 octobre 2022, le préfet de la Haute-Corse lui a refusé la délivrance de ce titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de 30 jours, a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière et l'a inscrit au fichier du système d'information " Schengen ". M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat () ".

3. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi, sauf circonstance humanitaire exceptionnelle. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration allant dans le sens de ses dires doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. Pour rejeter la demande de titre de séjour de M. B, le préfet de la Haute-Corse s'est fondé sur la circonstance que le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé, dans son avis du 17 mai 2022, que l'état de santé de l'intéressé, qui souffre d'une cardiopathie vasculaire sévère, nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais que le traitement était disponible dans le pays d'origine. Il ressort toutefois des pièces du dossier, notamment des attestations en date du 17 novembre 2022 de la pharmacie centrale de Meknès au Maroc et d'un médecin-expert auprès des tribunaux du Maroc, des certificats médicaux établis le 21 novembre 2022 et le 27 mars 2017 respectivement par le docteur C, praticien au sein de l'unité de cardiologie du centre hospitalier de Bastia et par le docteur d'Azémar, médecin généraliste, ainsi que d'extraits du site internet medicament.ma, que les médicaments qui lui ont été prescrits, le " Préviscan " et l' " Entresto " et leurs principes actifs respectifs ne sont pas disponibles au Maroc et ne sont pas substituables par une autre molécule. Pour sa part, le préfet de la Haute-Corse se borne à soutenir, d'une part, que le système d'assistance médicale marocain assure, de manière générale, la prise en charge des soins cardiologiques et, d'autre part, que les pièces produites par le requérant ne permettent pas d'identifier la molécule en cause. Dans ces conditions, le requérant doit être regardé comme démontrant qu'il ne peut pas disposer d'un traitement approprié dans son pays d'origine, au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, M. B est fondé à soutenir que le préfet de la Haute-Corse a fait une inexacte application de ces dispositions.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre cette décision, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision de refus de titre de séjour. Par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Compte tenu du motif d'annulation, l'exécution du présent jugement, en l'absence de changement dans les circonstances de droit ou de fait intervenues depuis l'édiction de l'arrêté attaqué, implique nécessairement la délivrance, au profit de M. B, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " en qualité d'étranger malade. En conséquence, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse de délivrer à l'intéressé ce titre de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée. En outre, il y a lieu d'enjoindre audit préfet de procéder à l'effacement de l'inscription de l'intéressé au fichier du système d'information " Schengen " dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative :

7. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Haute-Corse du 11 octobre 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Corse de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " en qualité d'étranger malade, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de procéder à l'effacement de l'inscription de l'intéressé du fichier du système d'information " Schengen " dans le délai de quinze jours à compter de cette notification.

Article 3 : L'État versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de la Haute-Corse.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 23 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Vanhullebus, président,

Mme Castany, première conseillère,

M. Martin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 mars 2023.

Le rapporteur,

Signé

J. A

Le président,

Signé

T. VANHULLEBUSLa greffière,

Signé

R. ALFONSI

La République mande et ordonne au préfet de Haute-Corse, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. ALFONSI

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