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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2300076

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2300076

vendredi 28 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2300076
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSUSINI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 19 janvier 2023, la SAS BDP et M. C B, représentés par Me Susini, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 novembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Corse a délivré au Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres un permis d'aménager en vue de la création d'une promenade piétonne continue entre l'avenue Dary et le phare de la Pietra, au lieu-dit " Iles de Sciotta et de la Pietra " dans la commune de l'Ile-Rousse ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les requérants soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure ; en effet, l'autorité environnementale saisie pour avis en application des dispositions de l'article R. 122-2 du code de l'environnement ne disposait pas d'une autonomie suffisante vis-à-vis de l'autorité compétente pour autoriser le projet ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles R. 111-2 et R 111-25 du code de l'urbanisme.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mars 2023, le préfet de la Haute-Corse conclut à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête et, à titre subsidiaire, à son rejet.

Il fait valoir que :

- les requérants ne justifient pas d'un intérêt à agir ;

- les moyens soulevés par la SAS BDP et M. B ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 juin 2023, le Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la SAS BDP et de M. B la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- à titre principal, la requête est irrecevable, les requérants ne disposant pas d'un intérêt leur donnant qualité pour agir ;

- à titre subsidiaire, aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 12 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 septembre 2024.

Un mémoire produit par le Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres a été enregistré le 27 janvier 2025 et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Zerdoud ;

- les conclusions de Mme Castany, rapporteure publique ;

- et les observations de Mme A, représentant le Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres.

Considérant ce qui suit :

1. Le 18 novembre 2022, le préfet de la Haute-Corse a délivré au Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres un permis d'aménager en vue de la création d'une promenade piétonne continue, entre l'avenue Dary et le phare de la Pietra, au lieu-dit " Iles de Sciotta et de la Pietra " dans la commune de l'Ile-Rousse. Par la présente requête, la SAS BDP et M. B demandent au tribunal de prononcer l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 122-1 du code de l'environnement : " () II. - Les projets qui, par leur nature, leur dimension ou leur localisation, sont susceptibles d'avoir des incidences notables sur l'environnement ou la santé humaine font l'objet d'une évaluation environnementale en fonction de critères et de seuils définis par voie réglementaire et, pour certains d'entre eux, après un examen au cas par cas effectué par l'autorité environnementale. / () V. -Lorsqu'un projet est soumis à évaluation environnementale, le dossier présentant le projet comprenant l'étude d'impact et la demande d'autorisation déposée est transmis par le maître d'ouvrage pour avis à l'autorité environnementale ainsi qu'aux collectivités territoriales et à leurs groupements intéressés par le projet () ". Aux termes du I de l'article L. 122-1-1 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " I. - L'autorité compétente pour autoriser un projet soumis à évaluation environnementale prend en considération l'étude d'impact, l'avis des autorités mentionnées au V de l'article L. 122-1 ainsi que le résultat de la consultation du public () ". Aux termes de l'article R. 122-6 du même code dans sa rédaction alors applicable : " IV. - Dans les cas ne relevant pas du I, du II ou du III, l'autorité environnementale mentionnée à l'article L. 122-1 est le préfet de la région sur le territoire de laquelle le projet doit être réalisé. / () "

3. Les dispositions de l'article 6 de la directive du 13 décembre 2011 concernant l'évaluation des incidences de certains projets publics et privés sur l'environnement a pour objet de garantir qu'une autorité compétente et objective en matière d'environnement soit en mesure de rendre un avis sur l'évaluation environnementale des projets susceptibles d'avoir des incidences notables sur l'environnement, avant leur approbation ou leur autorisation, afin de permettre la prise en compte de ces incidences. Eu égard à l'interprétation de l'article 6 de la directive du 27 juin 2001 donnée par la Cour de justice de l'Union européenne par son arrêt rendu le 20 octobre 2011 dans l'affaire C-474/10, il résulte clairement des dispositions de l'article 6 de la directive du 13 décembre 2011 que, si elles ne font pas obstacle à ce que l'autorité publique compétente pour autoriser un projet soit en même temps chargée de la consultation en matière environnementale, elles imposent cependant que, dans une telle situation, une séparation fonctionnelle soit organisée au sein de cette autorité, de manière à ce que l'entité administrative concernée dispose d'une autonomie réelle, impliquant notamment qu'elle soit pourvue de moyens administratifs et humains qui lui soient propres, et soit ainsi en mesure de remplir la mission de consultation qui lui est confiée en donnant un avis objectif sur le projet concerné. Les dispositions de l'article R. 122-6 citées au point précédent ont été annulées en raison de l'absence de disposition de nature à garantir que, dans les cas où le préfet de région est l'autorité compétente pour autoriser le projet, en particulier lorsqu'il agit en sa qualité de préfet du département où se trouve le chef-lieu de la région en vertu de l'article 7 du décret du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'État dans les régions et départements, ou dans les cas où il est en charge de l'élaboration ou de la conduite du projet au niveau local, la compétence consultative en matière environnementale est exercée par une entité interne disposant d'une autonomie réelle à son égard, conformément aux exigences de la directive.

4. Il résulte de ce qui précède qu'en l'absence de disposition prise pour assurer sur ce point la transposition de l'article 6 de la directive du 13 décembre 2011, il appartient au juge de rechercher si les conditions dans lesquelles l'avis a été rendu répondent ou non aux objectifs de cet article 6.

5. Lorsque le projet est autorisé par un préfet de département autre que le préfet de région, l'avis rendu sur le projet par le préfet de région en tant qu'autorité environnementale doit, en principe, être regardé comme ayant été émis par une autorité disposant d'une autonomie réelle répondant aux exigences de l'article 6 de la directive, sauf dans le cas où c'est le même service qui a, à la fois, instruit la demande d'autorisation et préparé l'avis de l'autorité environnementale. En particulier, les exigences de la directive, tenant à ce que l'entité administrative appelée à rendre l'avis environnemental sur le projet dispose d'une autonomie réelle, impliquant notamment qu'elle soit pourvue de moyens administratifs et humains qui lui soient propres, ne peuvent être regardées comme satisfaites lorsque le projet a été instruit pour le compte du préfet de département par la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL) et que l'avis environnemental émis par le préfet de région a été préparé par la même direction, à moins que l'avis n'ait été préparé, au sein de cette direction, par le service mentionné à l'article R. 122-21 du code de l'environnement qui a spécialement pour rôle de préparer les avis des autorités environnementales.

6. En l'espèce, après instruction du dossier par la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL) de Corse, l'avis de l'autorité environnementale préalable à la décision de permis d'aménager a été rendu le 20 juillet 2022 par le préfet de la région Corse, alors que la demande de permis d'aménager a été instruite par le la direction départementale des territoires de la préfecture de la Haute-Corse, qui n'est pas la préfecture chef-lieu de la région. En outre, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier que les services instructeurs de l'avis de l'autorité environnementale d'une part, et de la décision de permis d'aménager, d'autre part, auraient été les mêmes. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'avis de l'autorité environnementale aurait été émis au terme d'une procédure ne garantissant pas l'indépendance de l'avis de l'autorité environnementale peut être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 111-2 code de l'urbanisme : " Le projet peut être refusé ou n'être accepté que sous réserve de l'observation de prescriptions spéciales s'il est de nature à porter atteinte à la salubrité ou à la sécurité publique du fait de sa situation, de ses caractéristiques, de son importance ou de son implantation à proximité d'autres installations. ".

8. D'une part, il ne ressort pas des pièces du dossier que le projet présenterait une difficulté particulière en termes d'accessibilité pour les engins de lutte contre l'incendie en raison de la réorganisation des places de stationnement dès lors que la circulation est maintenue sur l'ensemble de l'île avec une voie de retournement adaptée aux exigences du service départemental d'incendie et de secours. D'autre part, si le projet prévoit de réorganiser et de diminuer le nombre de places de stationnement à l'intérieur du site, dans l'objectif de sécuriser l'accès des piétons, de lutter contre le stationnement sauvage et de renaturaliser l'île, il ne ressort pas des pièces du dossier que cela engendrerait un risque pour la sécurité publique alors qu'au demeurant, le projet prévoit une amélioration de l'accessibilité et de la sécurité pour les usagers notamment par la délimitation des voies dédiés à la circulation des véhicules et à celle des piétons. Par ailleurs, en dépit de leurs allégations, les requérants ne démontrent pas que de fortes pluies, des épisodes venteux ou caniculaires rendraient plus dangereux l'accès au site par des piétons. Par suite, le préfet de la Haute-Corse n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 111-25 du code de l'urbanisme : " Le permis ou la décision prise sur la déclaration préalable peut imposer la réalisation d'installations propres à assurer le stationnement hors des voies publiques des véhicules correspondant aux caractéristiques du projet. / ()".

10. Si les requérants se prévalent des dispositions précitées qui permettent à l'autorité compétente, pour délivrer le permis d'aménager, d'imposer la création de places supplémentaires sur des espaces privés, ces dispositions ne peuvent être appliquées au projet attaqué en vue de l'aménagement du domaine public. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article R. 111-25 du code de l'urbanisme doit être écarté.

11. Il résulte de ce qui précède, que la requête de la SAS BDP et de M. B doit être rejetée, en toutes ses conclusions, sans qu'il soit besoin de statuer sur sa recevabilité.

12. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la SAS BDP et de M. B la somme demandée par le Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SAS BDP et de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions du Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la SAS BDP, à M. C B, au préfet de la Haute-Corse et au Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres.

Délibéré après l'audience du 14 février 2025 à laquelle siégeaient :

Mme Baux, présidente,

Mme Zerdoud, conseillère,

M. Samson, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 février 2025.

La présidente,

Signé

A. Baux

La rapporteure,

Signé

I. Zerdoud

La greffière,

Signé

H. Nicaise

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Corse en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

Signé

A. SAPET

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