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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2301514

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2301514

vendredi 8 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2301514
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationRéconduite à la frontière
Avocat requérantSOLINSKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 5 et 7 décembre 2023, Mme B A, représenté par Me Solinski, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 5 décembre 2023 du préfet de la Corse-du-Sud portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du même jour portant assignation à résidence pour une durée de 45 jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Corse-du-Sud de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer un titre de séjour sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La requérante soutient que :

- sa requête n'est pas tardive et que le tribunal administratif de Bastia est territorialement compétent ;

- l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français est entaché d'un vice de procédure dès lors qu'elle n'a pas bénéficié de délais suffisants pour fournir les documents relatifs à sa situation entre le moment du contrôle et la notification de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- cet arrêté méconnaît les dispositions de l'article L. 423-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 10 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- ledit arrêté est entaché d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les dispositions de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans est disproportionnée dès lors qu'elle ne présente aucune menace pour l'ordre public et qu'elle est victime de violences conjugales ;

- l'arrêté portant assignation à résidence sera annulé par voie de conséquence de l'annulation de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français et la durée et les conditions de pointage sont disproportionnées.

La requête a été communiquée au préfet de la Corse-du-Sud qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Pierre Monnier, vice-président, pour statuer sur les recours en annulation formés contre les décisions mentionnées au livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 8 décembre 2023 à 11 heures en présence de Mme Nicaise, greffière d'audience, M. Pierre Monnier a lu son rapport.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, qui est née le 19 septembre 1993 à Jendouba en Tunisie, pays dont elle a la nationalité, est entrée régulièrement sur le territoire français le 11 février 2019 sous couvert d'un visa dont la validité expirait le 28 janvier 2020. Le préfet des Alpes-Maritimes à pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français qui lui a été notifiée le 20 février 2021. Elle s'est mariée avec un compatriote avec lequel elle vivait à Fréjus (Var). Elle a été interpelée à Ajaccio le 4 décembre 2023 par les services de police. Après vérification de son droit au séjour, le préfet de la Corse-du-Sud a, par les deux arrêtés attaqués, obligé Mme A à quitter sans délai le territoire français en assortissant cette décision d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, et assigné Mme A à résidence.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire français :

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger a subi des violences familiales ou conjugales et que la communauté de vie a été rompue, l'autorité administrative ne peut procéder au retrait du titre de séjour de l'étranger admis au séjour au titre du regroupement familial et en accorde le renouvellement. En cas de violence commise après l'arrivée en France du conjoint mais avant la première délivrance de la carte de séjour temporaire, le conjoint se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an ".

4. Mme A étant en situation irrégulière en France depuis le 29 janvier 2020 sans avoir jamais obtenu ni même sollicité un titre de séjour, elle n'a pas bénéficié d'une première carte de séjour temporaire ni fait l'objet d'un retrait de titre de séjour. Par suite, elle ne saurait se prévaloir des dispositions de l'article L. 423-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile citées au point précédent.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 10 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 susvisé : " 1. Un titre de séjour d'une durée de dix ans, ouvrant droit à l'exercice d'une activité professionnelle, est délivré de plein droit, sous réserve de la régularité du séjour sur le territoire français : a) Au conjoint tunisien d'un ressortissant français, marié depuis au moins un an, à condition que la communauté de vie entre époux n'ait pas cessé, que le conjoint ait conservé sa nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état-civil français () ".

6. Mme A ne se trouvant pas en situation régulière sur le territoire français, elle ne peut se prévaloir des stipulations de l'article 10 de l'accord franco-tunisien citées au point précédent.

7. En troisième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Si Mme A s'est mariée le 26 juin 2021 avec un compatriote, il ressort de ses propres déclarations qu'elle a dû fuir le domicile conjugal en raison des violences infligées par son époux et qu'elle compte divorcer. Contrairement à ce qu'elle soutient, son départ du territoire français ne fait pas obstacle à ce qu'elle puisse poursuivre pénalement son époux. La circonstance qu'une éventuelle condamnation de son mari n'aurait aucune conséquence légale en Tunisie n'est pas de nature à porter atteinte à son droit de vivre une vie privée et familiale. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne saurait être accueilli. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation commise au regard de la gravité des conséquences sur sa situation personnelle doit être écarté.

9. Il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français dont elle a fait l'objet.

En ce qui concerne la légalité de la décision prononçant une interdiction de retour pour une durée de deux ans :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

11. Mme A se borne à soutenir que l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans prononcée à son encontre est disproportionnée. Elle ne se prévaut cependant d'aucune circonstance humanitaire qui justifierait qu'une telle interdiction ne soit pas prise alors même qu'il ressort des pièces du dossier qu'elle n'a pas déféré à l'obligation de quitter le territoire français qui lui a été notifiée le 20 février 2021. Ainsi, nonobstant le fait qu'elle ne constitue pas une menace à l'ordre public, il n'apparait pas que la durée de cette interdiction de retour soit excessive dès lors qu'elle ne vit en France que depuis le 11 février 2019 et qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle y aurait tissé des liens.

Sur la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 9 que le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter sans délai le territoire français doit être écarté.

13. En second lieu, aux termes de l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure :1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ;2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ;3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ".

14. En imposant à Mme A de se présenter tous les jours sauf les dimanches et jours fériés dans les locaux de la police aux frontières d'Ajaccio, située dans l'enceinte de l'aéroport, alors que l'intéressée est domiciliée à Ajaccio, le préfet de la Corse-du-Sud n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation dans la fixation des modalités de présentation et ne porte pas une atteinte excessive à sa vie privée et familiale.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation formées par Mme A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Michal Solinski et au préfet de la Corse-du-Sud.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 décembre 2023.

Le magistrat désigné

Signé

P. MONNIER

La greffière,

Signé

H. NICAISE

La République mande et ordonne au préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

H. NICAISE

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