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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2301516

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2301516

vendredi 8 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2301516
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationRéconduite à la frontière
Avocat requérantDAAGI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 décembre 2023, M. F B, représenté par Me Daagi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° 23 2B 422 du 4 décembre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Corse lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ainsi que l'arrêté du même jour l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse de lui délivrer un titre de séjour ou une autorisation provisoire de séjour dès la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le requérant soutient que :

- il n'est pas justifié de la compétence du signataire de cette décision par un acte régulièrement publié au Journal officiel de la République française ;

- l'obligation de quitter le territoire n'est pas motivée ; elle est entachée d'erreur de droit ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une incompétence de son auteur ; cette décision est insuffisamment motivée au regard des dispositions du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est entachée d'une erreur de droit, faute pour son auteur de s'être prononcé sur chacun des critères énoncés au III de l'article L. 511-1 et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur d'appréciation ;

- l'assignation à résidence est entachée d'une incompétence de son auteur ; il n'a pas été mis en mesure de faire valoir ses observations préalablement à l'édiction de l'assignation à résidence ; elle est insuffisamment motivée ; le préfet n'a pas procédé à un examen sérieux et particulier de sa situation ; cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- Enfin, les dispositions de l'article L. 812-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'ont pas été respectées et le formulaire des droits prévu à l'article L. 561-2-1 du même code ne lui a pas été remis lors de la notification de l'obligation de quitter le territoire français.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Pierre Monnier, vice-président, pour statuer sur les recours en annulation formés contre les décisions mentionnées au livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 8 décembre 2023 à 11 heures en présence de Mme Nicaise, greffière d'audience, M. Pierre Monnier a lu son rapport et ont été entendues les observations de M. E, représentant le préfet de la Haute-Corse.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né le 19 octobre 1997 à Darguina en Algérie, pays dont il a la nationalité, est entré en France le 5 avril 2021. Par un arrêté du 4 décembre 2023, le préfet de la Haute-Corse lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans. Par un second arrêté du même jour, le préfet l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. M. B demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur le surplus des conclusions de la requête :

3. En premier lieu, les arrêtés attaqués ont été signés par M. A D, chef du bureau des libertés publiques par intérim de la préfecture de la Haute-Corse, en vertu de la délégation que M. C, préfet de la Haute-Corse, lui a donnée par un arrêté n° 2B-2023-11-14-00007 du 14 novembre 2023, publié le jour même au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Haute-Corse, en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général ou du directeur de cabinet du préfet de la Haute-Corse, du lundi au vendredi, sauf jours fériés, aux fins de signer les décisions, arrêtés et mesures d'éloignement concernant les étrangers séjournant irrégulièrement sur le territoire français et les décisions en matière d'assignation à résidence prises en application des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il résulte de cette délégation, qui n'est pas soumise à une obligation de publication au Journal officiel de la République française, que les moyens tirés de l'incompétence du signataire des arrêtés du 4 décembre 2023 manquent en fait et doivent, par suite, être écartés.

4. En deuxième lieu, l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français manque ainsi en fait et doit être écarté.

5. En troisième lieu, la circonstance que le préfet de la Haute-Corse ait assigné M. B à résidence pour une durée de quarante-cinq jours n'entache pas par elle-même d'erreur de droit la décision, prise le même jour, de n'accorder aucun délai à l'intéressé pour quitter le territoire français.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. B, célibataire et sans enfant, a toute sa famille en Algérie. Son entrée sur le territoire français le 5 avril 2021 est récente. Par ailleurs, arrivé à l'âge de 24 ans, l'intéressé a passé la plus grande partie de sa vie dans son pays d'origine. Eu égard à ces éléments et aux conditions de séjour de M. B, qui n'a présenté aucune demande de délivrance d'un titre de séjour, le moyen tiré de ce que le préfet de la Haute-Corse aurait porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale ne peut qu'être écarté.

8. En cinquième lieu, le moyen tiré de ce que le préfet de la Haute-Corse aurait entaché son appréciation de la situation personnelle de M. B d'une erreur manifeste doit être écarté par les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

10. Pour édicter une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet de la Haute-Corse relève que M. B ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière, qu'il ne justifie pas avoir établi avec la France des liens anciens et profonds dans la mesure où la majorité des membres de sa famille réside en Algérie, qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement prise le 23 octobre 2021 et que cette mesure ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au regard de sa vie privée et familiale. Cette motivation est suffisante et satisfait aux exigences des dispositions de l'article L. 612-10 cité au point précédent.

11. En septième lieu, il résulte des termes mêmes de l'arrêté attaqué mentionné au point 10 que le préfet s'est prononcé au vu de chacun des critères énoncés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sauf celui de l'atteinte à l'ordre public. Dans la mesure où il ressort des pièces du dossier qu'il n'a pas entendu retenir ce critère, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

12. En huitième lieu, eu égard à ce qui a été indiqué au point 7, le moyen tiré de ce que l'interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut pas être accueilli. Pour les mêmes raisons, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit également être écarté.

13. En neuvième lieu, il ressort du procès-verbal d'audition en retenue réalisée le 3 décembre 2023 que M. B a pu formuler des observations sur le fait qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement à destination de l'Algérie éventuellement assortie d'une assignation à résidence et d'une interdiction de retour. Il suit de là que le requérant ne peut sérieusement soutenir ne pas avoir été mis à même de présenter ses observations préalablement à son assignation à résidence.

14. En dixième lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées. "

15. Contrairement à ce qui est allégué, l'arrêté d'assignation à résidence comporte une indication suffisante des motifs de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation manque ainsi en fait et doit être écarté.

16. En onzième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Corse n'aurait pas procédé à un examen complet de la situation personnelle de M. B avant de l'assigner à résidence.

17. En douzième lieu, aux termes de l'article L. 730-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, dans les conditions prévues au présent titre, assigner à résidence l'étranger faisant l'objet d'une décision d'éloignement sans délai de départ volontaire ou pour laquelle le délai de départ volontaire imparti a expiré et qui ne peut quitter immédiatement le territoire français. " Aux termes de l'article L. 731-1 du même code : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; 2° L'étranger doit être éloigné en exécution d'une interdiction de retour sur le territoire français prise en application des articles L. 612-6, L. 612-7 et L. 612-8 () ".

18. Eu égard notamment à ce qui a été indiqué au point 7, et en l'absence de tout autre élément, les moyens tirés de ce que l'assignation à résidence méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, ne peuvent pas être accueillis.

19. En treizième lieu, le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article L. 812-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'est plus en vigueur depuis le 1er mais 2021, n'ont pas été respectées, n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant au tribunal d'en apprécier la portée et le bien-fondé. En tout état de cause, M. B ne saurait utilement se prévaloir dans le cadre du présent litige des conditions dans lesquelles ont eu lieu son contrôle et sa détention.

20. En quatorzième et dernier lieu, aux termes du premier alinéa de l'article L. 732-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il est remis aux étrangers assignés à résidence en application de l'article L. 731-1 une information sur les modalités d'exercice de leurs droits, les obligations qui leur incombent et, le cas échéant, la possibilité de bénéficier d'une aide au retour. " L'article R. 732-5 du même code prévoit la remise à l'étranger auquel est notifiée une assignation à résidence en application de l'article L. 731-1, d'un formulaire, dont le modèle est fixé par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre de l'intérieur, traduit dans les langues les plus couramment utilisées, qui rappelle notamment les droits et obligations des étrangers assignés à résidence pour la préparation de leur départ et le droit de l'étranger de communiquer avec son consulat et les coordonnées de ce dernier, ainsi que le droit de l'étranger d'informer l'autorité administrative de tout élément nouveau dans sa situation personnelle susceptible de modifier l'appréciation de sa situation administrative.

21. La légalité des décisions administratives est appréciée à la date de leur édiction. Il suit de là que les conditions relatives à leur notification ne peuvent affecter la légalité de ces décisions. Il résulte de ce principe et des dispositions citées au point précédent que la circonstance, à la supposer établie, que l'administration n'ait pas remis à M. B le formulaire qu'elle prévoit, est en tout état de cause sans incidence sur la légalité des arrêtés attaqués. Ainsi, le moyen doit être écarté comme inopérant. En outre, il ressort des pièces du dossier que ce moyen manque en fait.

22. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation formées par M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F B, à Me Wajdi Daagi et au préfet de la Haute-Corse.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

P. MONNIER

La greffière,

Signé

H. NICAISE

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Corse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

H. NICAISE

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