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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2400014

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2400014

lundi 8 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2400014
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationRéconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces enregistrées le 4 janvier 2024, 7 janvier 2024 et le 8 janvier 2024 Mme B C épouse A représentée par Me Solinski, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté 24 2A 0002 du 3 janvier 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office ;

3°) d'annuler l'arrêté du 3 janvier 2024 portant assignation à résidence dans le département de la Corse-du-Sud pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Corse-du-Sud de réexaminer sa situation et de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de 10 jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Corse-du-Sud de procéder sans délai à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'administration a commis un vice de procédure en procédant à son audition alors qu'elle était en panique et ne bénéficiait pas de l'assistance d'un avocat ;

- elle n'a pas disposé d'un délai suffisant pour présenter ses observations ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle et d'une erreur de fait ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le refus de lui accorder un délai de départ volontaire est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'arrêté d'assignation à résidence est illégal par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

La requête a été communiquée à la préfecture de la Corse-du-Sud qui n'a pas produit de mémoire mais a produit des pièces le 5 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (CE) n° 539/2001 du Conseil du 15 mars 2001 ;

- le règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Nathalie Sadat a été entendu au cours de l'audience publique le 8 janvier 2024 à 11 heures.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A est une ressortissante albanaise née le 27 août 1988, interpelée le 3 janvier 2024, elle a fait l'objet d'une mesure de retenue à la suite de laquelle, par un arrêté du 3 janvier 2024, le préfet de la Corse-du-Sud lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et a fixé le pays de destination. Par un second arrêté du même jour, le préfet l'a assignée à résidence dans le département de la Corse-du-Sud pendant une durée de quarante-cinq jours. Mme A demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

3. Il ressort des termes du procès-verbal d'audition que Mme A, qui s'est exprimée avec le concours d'un interprète, a renoncé à l'assistance d'un avocat au cours de son audition par les services de police lors de son placement en retenue pour vérification du droit de circulation et de séjour en application des dispositions des articles L. 813-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si Mme A prétend qu'elle se trouvait alors dans un état de panique qui aurait dû conduire l'administration à ne pas procéder à son audition, elle ne produit aucun commencement de justification au soutien de ses allégations. Il ne ressort d'ailleurs du procès-verbal d'audition ni que la requérante aurait présenté un tel état, ni qu'à le supposer établi, un tel état l'aurait mise dans l'incapacité de comprendre les questions qui lui étaient posées et d'y répondre d'une manière pertinente.

4. L'article L. 823-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que " La retenue ne peut excéder vingt-quatre heures à compter du début du contrôle mentionné à l'article L. 812-2. " Il ressort des pièces du dossier que Mme A a été entendue par les services de police le 3 janvier 2024 à 8 heures. Les arrêtés attaqués lui ont été notifiés le même jour à 16h30. Il suit de là que, eu égard à la durée légale maximale de la retenue, le moyen tiré de ce que Mme A n'a pas disposé d'un délai suffisant pour présenter ses observations doit être écarté.

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

6. Il ressort des pièces du dossier que la requérante est mariée avec un compatriote en situation régulière, bénéficiaire d'un contrat à durée indéterminée depuis le 12 décembre 2022, et propriétaire depuis le 19 janvier 2023 d'un appartement situé à Ajaccio. De leur union sont nés deux enfants, un fils, né en 2009 en Albanie, scolarisé pour l'année scolaire 2023/2024 en classe de quatrième à Ajaccio, et une fille, née en 2019 en Italie, pour laquelle aucun élément relatif à sa scolarisation n'est produit au dossier. En outre, la requérante dispose d'un passeport albanais délivré le 3 février 2023, valable jusqu'au 2 février 2033 et soutient, sans l'établir, qu'elle a effectué " son dernier voyage mi -novembre 2023 " de sorte qu'elle ne se serait pas maintenue sur le territoire français au-delà d'un délai de 90 jours. Par ailleurs, l'intéressée se prévaut de l'implantation en France du centre de ses intérêts privés, familiaux et sociaux. Elle produit un avis d'imposition 2023 sur les revenus 2022, une preuve d'achat d'un appartement au nom de son mari dans la mesure où le certificat établi par un notaire précise uniquement que M. A est l'époux de la requérante, une attestation de l'assurance-maladie et une attestation de mutuelle où seuls sont époux et leurs enfants apparaissent. En outre, elle soutient de manière contradictoire qu'elle effectue régulièrement depuis 2016 les allers-retours entre la France et l'Albanie afin que ses séjours en France n'excèdent pas trois mois et produit un certificat d'assurance, au demeurant non traduit, valable du 29 septembre 2023 au 3 février 2024 et un billet de bateau pour un voyage au départ de Bastia le 5 janvier 2024 à destination de Livourne en Italie. Dès lors, eu égard à l'incohérence de ses déclarations et à l'insuffisance des preuves qu'elle produit devant le tribunal, elle n'établit pas que la mesure d'éloignement qu'elle conteste porterait atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale normale dès lors qu'elle affirme elle-même ne pas s'être installée sur le territoire français. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et ce moyen doit être écarté.

7. Aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "

8. Ainsi qu'il a été dit au point 6, la requérante, ressortissante albanaise, déclare devant le tribunal qu'elle effectue les allers-retours entre l'Albanie et la France depuis 2016. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que ses enfants sont rattachés au compte d'assurance-maladie de leur père et sont couverts par le contrat de mutuelle de ce dernier. Dès lors, la requérante, exemptée de l'obligation de présenter un visa à l'entrée en France pour un séjour n'excédant pas trois mois, n'établit pas que la mesure d'éloignement aurait pour effet de la séparer durablement de ses deux enfants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision.() " Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Et aux termes de l'article L. 612-3 du code précité : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour (). Aux termes de l'article L. 311-1 : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : 1° Sauf s'il est exempté de cette obligation, des visas exigés par les conventions internationales et par l'article 6, paragraphe 1, points a et b, du règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ; 2° Sous réserve des conventions internationales, et de l'article 6, paragraphe 1, point c, du code frontières Schengen, du justificatif d'hébergement prévu à l'article L. 313-1, s'il est requis, et des autres documents prévus par décret en Conseil d'Etat relatifs à l'objet et aux conditions de son séjour et à ses moyens d'existence, à la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'il pourrait engager en France, ainsi qu'aux garanties de son rapatriement () ".

10. La requérante soutient que le risque de soustraction n'est pas établi dès lors qu'elle bénéficie d'une assurance prenant en charge ses dépenses médicales et hospitalières et qu'elle bénéficie d'un billet retour vers l'Italie. Elle ajoute qu'un recours contre le refus de lui délivrer un visa long séjour en qualité de travailleur salarié opposé par l'ambassade de France en Albanie est pendant devant le tribunal administratif de Nantes.

11. La décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à l'intéressée a été prise sur le fondement du 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ressortissante albanaise, Mme A est exemptée de l'obligation de présenter un visa à l'entrée en France pour un séjour n'excédant pas trois mois. Toutefois, il résulte des dispositions citées au point 9 que la seule détention d'un passeport n'est pas suffisante pour se prévaloir d'une entrée régulière en France. S'il ressort des pièces du dossier que l'intéressée dispose d'un logement à Ajaccio, peut justifier de l'objet et des conditions de son séjour et de ses moyens d'existence dans la mesure où son époux bénéficie d'un contrat à durée indéterminée pour lequel il perçoit un salaire d'environ 1 700 euros, elle n'établit pas que son séjour sur le territoire français n'a pas excédé 3 mois dès lors qu'il ressort clairement de la copie de son passeport qu'un visa d'entrée lui a été délivré le 7 février 2023. Au surplus, en se bornant à produire un billet de bateau pour un trajet entre Bastia et Livourne, elle n'établit pas qu'elle dispose d'un billet-retour pour l'Albanie. Mme A, qui ne peut justifier être entrée régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par ailleurs, si l'intéressée soutient qu'elle a formé un recours contentieux actuellement pendant devant le tribunal administratif de Nantes contre la décision de rejet de sa demande de délivrance d'un visa long séjour, elle ne se prévaut de la sorte d'aucune circonstance particulière. Il existe dès lors un risque que l'intéressée se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français. L'autorité administrative a ainsi pu légalement refuser de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

12. Mme A n'établissant pas l'illégalité de la décision du préfet de la Corse-du-Sud portant obligation de quitter le territoire français, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision l'assignant à résidence serait dépourvue de base légale dès lors qu'elle serait fondée sur une obligation de quitter le territoire français elle-même illégale.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation des arrêtés du 3 janvier 2024 pris par le préfet de la Corse-du-Sud. Sa requête doit être rejetée y compris ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B épouse A et au préfet de la Corse-du-Sud.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 janvier 2024.

La magistrate désignée,

Signé

N. SADATLa greffière,

Signé

R. ALFONSI

La République mande et ordonne à la préfecture de la Corse-du-Sud en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. ALFONSI

N°2400014

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