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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2400225

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2400225

mardi 5 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2400225
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationRéconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 1er mars 2024 et le 4 mars 2024, M. A C représenté par Me Audisio doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n°24 2A 0039 du 28 février 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud l'a assigné à résidence dans le département de la Corse-du-Sud pendant une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Corse-du-Sud de lui restituer son passeport.

Il soutient que :

- il n'est pas établi qu'il a été fait appel à un interprète inscrit sur l'une des listes prévues par un organisme d'interprétariat et de traduction agréée par l'administration ;

- les raisons ayant conduit à la nécessité de recourir au concours d'un interprète par voie téléphonique ne sont pas précisées ;

- son interpellation par les services de police était irrégulière ;

- les dispositions des articles L. 611-1, L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnues dès lors qu'il est entré régulièrement sur le territoire français, qu'il était en possession de son passeport au moment de l'interpellation, qu'il dispose d'un contrat à durée indéterminée avec une entreprise immatriculée au registre du commerce et des sociétés de Bobigny et qu'il dispose d'un compte bancaire domicilié en France ;

- la décision portant assignation à résidence pour une durée de 45 jours le prive de la possibilité de retourner dans son pays d'origine alors qu'il avait prévu d'y retourner en quittant la Corse.

La requête a été communiquée au préfet de la Corse-du-Sud qui n'a pas produit de mémoire en défense mais a produit des pièces complémentaires le 1er mars 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Nathalie Sadat, conseillère, pour statuer sur les recours en annulation et demandes de suspension d'exécution des obligations de quitter le territoire français et des mesures d'éloignement.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- le code pénal ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant serbe né le 20 février 1988 à Vranje (Serbie) demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ainsi que l'arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud l'a assigné à résidence dans le département de la Corse-du-Sud pendant une durée de quarante-cinq jours.

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

2. Aux termes de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auparavant codifié à l'article L. 111-8 du même code : " Lorsque les dispositions du présent code prévoient qu'une information ou qu'une décision doit être communiquée à un étranger dans une langue qu'il comprend, cette information peut se faire soit au moyen de formulaires écrits dans cette langue, soit par l'intermédiaire d'un interprète. L'assistance de l'interprète est obligatoire si l'étranger ne parle pas le français et qu'il ne sait pas lire. / En cas de nécessité, l'assistance de l'interprète peut se faire par l'intermédiaire de moyens de télécommunication. Dans une telle hypothèse, il ne peut être fait appel qu'à un interprète inscrit sur une liste établie par le procureur de la République ou à un organisme d'interprétariat et de traduction agréé par l'administration. Le nom et les coordonnées de l'interprète ainsi que le jour et la langue utilisée sont indiqués par écrit à l'étranger. "

3. L'arrêté portant obligation de quitter le territoire français contesté précise qu'il a été notifié le 28 février 2024 à 16 heures et porte la mention d'un interprète " par téléphone ". Par ailleurs, le procès-verbal dressé le même jour par un agent de police aux frontières mentionne que l'obligation de quitter le territoire français en litige et l'arrêté portant assignation à résidence pris le même jour ont été notifiés à M. C en langue serbe qu'il comprend par le truchement de M. D, " interprète en langue serbe dûment requis par nos soins ". Le requérant soutient que la qualité de cet interprète n'est pas mentionnée, que ce dernier n'est pas inscrit sur l'une des listes prévues par un organisme d'interprétariat et de traduction agréée par l'administration et qu'il n'est pas précisé les raisons qui ont conduit à recourir à un interprète par la voie de la télécommunication.

4. Toutefois, d'une part, il ne résulte d'aucune disposition ni d'aucun principe que le recours à un interprète par la voie téléphonique devrait être motivé. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que l'entretien a été conduit avec un interprète dont le nom est mentionné dans le procès-verbal précité. M. C qui a signé ce procès-verbal ainsi que les arrêtés contestés sans émettre de réserve, ne fait état d'aucune difficulté de compréhension, d'audition ou d'expression, non plus que d'aucune précision qu'il aurait été privé de la possibilité d'apporter. Ainsi, en tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier que les modalités techniques du déroulement de l'entretien l'auraient privé d'une garantie relative à une information complète ou auraient exercé une influence sur le sens de l'arrêté litigieux. Au surplus, si le requérant fait valoir que le procès-verbal d'audition par les services de police mentionne qu'il comprend la langue portugaise, cette seule circonstance qui découle à l'évidence d'une erreur de plume n'est pas de nature à entacher les décisions attaquées d'illégalité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

5. Aux termes de l'article 78-2 du code pénal : " Les officiers de police judiciaire et, sur l'ordre et sous la responsabilité de ceux-ci, les agents de police judiciaire et agents de police judiciaire adjoints mentionnés aux articles 20 et 21-1° peuvent inviter à justifier, par tout moyen, de son identité toute personne à l'égard de laquelle existe une ou plusieurs raisons plausibles de soupçonner : qu'elle a commis ou tenté de commettre une infraction ; ou qu'elle se prépare à commettre un crime ou un délit ; ou qu'elle est susceptible de fournir des renseignements utiles à l'enquête en cas de crime ou de délit ; ou qu'elle a violé les obligations ou interdictions auxquelles elle est soumise dans le cadre d'un contrôle judiciaire, d'une mesure d'assignation à résidence avec surveillance électronique, d'une peine ou d'une mesure suivie par le juge de l'application des peines ; ou qu'elle fait l'objet de recherches ordonnées par une autorité judiciaire. / Sur réquisitions écrites du procureur de la République aux fins de recherche et de poursuite d'infractions qu'il précise, l'identité de toute personne peut être également contrôlée, selon les mêmes modalités, dans les lieux et pour une période de temps déterminés par ce magistrat. Le fait que le contrôle d'identité révèle des infractions autres que celles visées dans les réquisitions du procureur de la République ne constitue pas une cause de nullité des procédures incidentes. / L'identité de toute personne, quel que soit son comportement, peut également être contrôlée, selon les modalités prévues au premier alinéa, pour prévenir une atteinte à l'ordre public, notamment à la sécurité des personnes ou des biens. "

6. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 812-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger doit être en mesure de présenter les pièces ou documents sous le couvert desquels il est autorisé à circuler ou à séjourner en France à toute réquisition d'un officier de police judiciaire de la police nationale ou de la gendarmerie nationale et, sur l'ordre et sous la responsabilité de celui-ci, des agents de police judiciaire et agents de police judiciaire adjoints mentionnés à l'article 20 et au 1° de l'article 21 du code de procédure pénale, dans les conditions prévues à la présente section. " Et aux termes de l'article L. 812-2 du même code : " Les contrôles des obligations de détention, de port et de présentation des pièces et documents prévus à l'article L. 812-1 peuvent être effectués dans les situations suivantes : 1° En dehors de tout contrôle d'identité, si des éléments objectifs déduits de circonstances extérieures à la personne même de l'intéressé sont de nature à faire apparaître sa qualité d'étranger ; ces contrôles ne peuvent être pratiqués que pour une durée n'excédant pas six heures consécutives dans un même lieu et ne peuvent consister en un contrôle systématique des personnes présentes ou circulant dans ce lieu ; 2° A la suite d'un contrôle d'identité effectué en application des articles 78-1 à 78-2-2 du code de procédure pénale, selon les modalités prévues à ces articles, si des éléments objectifs déduits de circonstances extérieures à la personne même de l'intéressé sont de nature à faire apparaître sa qualité d'étranger ; 3° En application de l'article 67 quater du code des douanes, selon les modalités prévues à cet article. " Enfin, aux termes de l'article L. 813-1 de ce code : " Si, à l'occasion d'un contrôle mentionné à l'article L. 812-2, il apparaît qu'un étranger n'est pas en mesure de justifier de son droit de circuler ou de séjourner en France, il peut être retenu aux fins de vérification de son droit de circulation ou de séjour sur le territoire français. Dans ce cadre, l'étranger peut être conduit dans un local de police ou de gendarmerie et y être retenu par un officier de police judiciaire de la police nationale ou de la gendarmerie nationale. "

7. Les mesures de contrôle et de retenue que prévoient ces dispositions sont uniquement destinées à la vérification du droit de séjour et de circulation de l'étranger qui en fait l'objet et sont placées sous le contrôle du procureur de la République. Elles sont distinctes des mesures par lesquelles le préfet fait obligation à l'étranger de quitter le territoire français. Dès lors, il n'appartient pas au juge administratif de se prononcer sur la régularité des conditions du contrôle et de la retenue qui ont, le cas échéant, précédé l'intervention de mesures d'éloignement d'un étranger en situation irrégulière. Ainsi, les conditions dans lesquelles M. C a, le 28 février 2024, fait l'objet d'un contrôle d'identité sont sans incidence sur la légalité des arrêtés attaqués. Par suite, le moyen est inopérant et ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français :

8. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ". Aux termes de l'article L. 612-1 du même code: " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision.() " Aux termes de l'article L. 612-2 : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Et aux termes de l'article L. 612-3 du code précité : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 311-1 de ce code : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : 1° Sauf s'il est exempté de cette obligation, des visas exigés par les conventions internationales et par l'article 6, paragraphe 1, points a et b, du règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ; 2° Sous réserve des conventions internationales, et de l'article 6, paragraphe 1, point c, du code frontières Schengen, du justificatif d'hébergement prévu à l'article L. 313-1, s'il est requis, et des autres documents prévus par décret en Conseil d'Etat relatifs à l'objet et aux conditions de son séjour et à ses moyens d'existence, à la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'il pourrait engager en France, ainsi qu'aux garanties de son rapatriement. 3° Des documents nécessaires à l'exercice d'une activité professionnelle s'il se propose d'en exercer une. ". Et aux termes de l'article L. 5221-2 du code du travail : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : / 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; / 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail. "

9. Ressortissant serbe, M. C est exempté de l'obligation de présenter un visa à l'entrée en France pour un séjour n'excédant pas trois mois. Toutefois, il résulte des dispositions citées au point précédent que la seule détention d'un passeport n'est pas suffisante pour se prévaloir d'une entrée régulière en France. L'intéressé soutient qu'il est plombier en France et gagne environ 2 000 euros par mois. Il produit devant le tribunal un contrat de travail à durée indéterminée signé le 31 août 2022 ainsi qu'une carte " BTP ". Cependant ce contrat n'est pas visé par l'autorité administrative et le requérant ne soutient ni n'allègue disposer d'une autorisation de travail. Dès lors, il n'établit pas remplir les conditions énoncées par l'article L. 311-1 précité s'agissant des moyens de subsistance suffisants, d'une assurance prenant en charge les dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aides sociales, des garanties relatives à son rapatriement et des documents nécessaires à l'exercice d'une activité professionnelle. Il suit de là que le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le retour français :

10. Le moyen, à le supposer invoqué, tiré de ce que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an serait illégale n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

11. En se bornant à soutenir que cette mesure d'une durée de quarante-cinq jours le prive de la possibilité de retourner en Serbie, le requérant n'assortit pas ce moyen de précisions suffisantes permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé.

12. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à solliciter l'annulation des arrêtés du 28 février 2024 par lesquels le préfet de la Corse-du-Sud l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de la Corse-du-Sud.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mars 2024.

La magistrate désignée,

Signé

N. BLa greffière,

Signé

R. ALFONSI

La République mande et ordonne au préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

R. ALFONSI

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