lundi 25 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Bastia |
| Section | Tribunal Administratif de Bastia |
| N° Dossier | TA20-2400321 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Réconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 et 23 mars 2024, M. D, représenté par Me Giorgi, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° 24 2B 151 du 19 mars 2024 par lequel le préfet de la Haute-Corse lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français à destination du Cap-Vert et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;
2°) de mettre fin, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, aux mesures de surveillance prévues à l'article L. 731-1 du même code ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour ;
4°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse de mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Le requérant soutient :
- que l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;
- que l'obligation de quitter le territoire est entachée d'incompétence et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- que le refus d'accorder un départ volontaire est entaché d'erreur d'appréciation dès lors qu'il ne présente pas une menace à l'ordre public ;
- que l'interdiction de retour sur le territoire français sera annulée par voie d'exception de l'illégalité de la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire et est entachée d'erreur d'appréciation.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Pierre Monnier, vice-président, pour statuer sur les recours en annulation formés contre les décisions mentionnées au livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 25 mars 2024 à 10 heures 30 en présence de Mme Mannoni, greffière d'audience, M. Pierre Monnier a lu son rapport et ont été entendues les observations de Me Giorgi, avocate du requérant, ainsi que celles de M. B, représentant le préfet de la Haute-Corse.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C est né le 22 août 1966 à Rib de Barca au Cap-Vert, pays dont il a la nationalité. Par un arrêté du 19 mars 2024, le préfet de la Haute-Corse lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans. M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
2. L'arrêté attaqué comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté comme manquant en fait.
Sur l'obligation de quitter le territoire :
3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. Arnaud Millemann, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Corse, qui a reçu, en vertu de la délégation que M. A, préfet de la Haute-Corse, lui a donnée par un arrêté n° 2B-2024-02-23-00001 du 22 février 2024, publié le jour même au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Haute-Corse, délégation de signature pour signer tous les actes relevant des attributions de l'Etat dans le département de la Haute-Corse. Il résulte de cette délégation que le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français du 19 mars 2024 manque en fait et doit, par suite, être écarté.
4. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
5. M. C ne justifie pas d'attaches personnelles en France autres que celle de sa sœur et de son beau-frère. Notamment, il ressort des pièces du dossier que son épouse de nationalité française est décédée. En outre, il n'est pas dépourvu d'attaches familiales au Cap Vert, pays dans lequel il a vécu jusqu'à un âge avancé, où il est retourné de 2006 à 2013 et où résident deux de ses sœurs. Il ne justifie avoir travaillé en France qu'à la fin de l'année 2022 et sa connaissance très faible du français atteste de son manque d'intégration. Dans ces conditions, l'obligation de quitter le territoire à destination du Cap-Vert ne peut être regardée comme portant au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée à ses motifs ni comme entachée d'erreur manifeste d'appréciation sur ses conséquences sur sa situation personnelle.
Sur le refus d'accorder un délai de départ volontaire :
6. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () ".
7. Il ressort des pièces du dossier que M. C a fait l'objet de multiples signalements par les forces de l'ordre, notamment le 27 septembre 2015 pour les faits de " violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas 8 jours (auteur sous l'emprise de l'alcool et conjoint de la victime) ", et le 15 septembre 2018 pour les faits de " violence sans incapacité sur son épouse ", qu'il a été condamné par un jugement du tribunal correctionnel de Bastia du 24 octobre 2018 à une peine de quatre moins d'emprisonnement avec sursis pour des faits de " violence aggravée par deux circonstances suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours ". Par suite, c'est sans commettre d'erreur d'appréciation que le préfet de la Haute-Corse a estimé que son comportement constituait une menace à l'ordre public.
8. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire.
Sur l'interdiction de retour :
9. Il résulte de qui vient d'être dit au point précédent que M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité du refus d'accorder un délai de départ volontaire à l'encontre de la décision portant interdiction de retour.
10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".
11. M. C soutient que l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans est illégale dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public. Toutefois, ce moyen doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 7. En outre, compte tenu de ce qui a été dit au point 5, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit également être écarté.
12. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté l'obligeant à quitter sans délai le territoire français et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées ainsi que celles au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
DECIDE :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D et au préfet de la Haute-Corse.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mars 2024.
Le magistrat désigné,
Signé
P. MONNIER
La greffière,
Signé
H. MANNONI
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
H. MANNONI
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