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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2400450

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2400450

vendredi 19 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2400450
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationRéconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 avril 2024, M. C A représenté par Me Solinski demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté n° 24 2A 0076 en date du 17 avril 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 17 avril 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud l'a assigné à résidence dans le département de la Corse-du-Sud pendant une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'annuler toute mesure de surveillance prise à son encontre ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Corse-du-Sud de procéder à un nouvel examen de sa situation et de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de 10 jours sous astreinte de 100 euros par jour à compter de la notification du jugement à intervenir ;

6°) d'enjoindre sans délai au préfet de la Corse-du-Sud de prendre toute mesure pour mettre fin à son signalement dans le système d'information Schengen sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

7°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est insuffisamment motivée en ce qu'il n'est pas fait état de sa situation professionnelle ;

- elle a été prise au regard d'une procédure irrégulière en violation de son droit d'être entendu tel qu'il résulte de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle a été prise en méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, faute d'urgence et dans la mesure où il n'a jamais fait l'objet d'une procédure pénale ou judiciaire depuis son arrivée sur le territoire français en 2022 ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français durant deux ans :

- elle est disproportionnée dès lors qu'il ne présente aucune menace pour l'ordre public et n'a jamais fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire qu'il aurait refusé d'exécuter ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette mesure sont disproportionnées et par suite illégales dès lors qu'il ne dispose pas de moyen de transport lui permettant de se rendre quotidiennement dans les locaux de la police aux frontières de l'aéroport d'Ajaccio.

La requête a été communiquée au préfet de la Corse-du-Sud qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Nathalie Sadat, conseillère, pour statuer sur les recours en annulation et demandes de suspension d'exécution des obligations de quitter le territoire français et mesures d'éloignement.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 19 avril 2024 à 09h en présence de Mme Mannoni, greffière d'audience, Mme B a lu son rapport.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né le 3 novembre 1985 à Ghardinaou (Tunisie) demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 17 avril 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ainsi que l'arrêté du 17 février 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud l'a assigné à résidence dans le département de la Corse-du-Sud pendant une durée de quarante-cinq jours.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. () ".

4. L'arrêté attaqué mentionne l'état civil du requérant ainsi que sa situation familiale, rappelle sa situation administrative, et indique les dispositions conventionnelles et législatives sur le fondement desquelles est prise l'obligation de quitter le territoire français. Ainsi, et alors même qu'il ne fait pas état des documents relatifs à sa situation professionnelle produits devant le tribunal, l'arrêté est suffisamment motivé pour satisfaire aux dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Enfin, aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

6. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. A a été entendu par les services de police, audition au cours de laquelle il a pu faire valoir tout élément relatif à sa situation personnelle. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet de la Corse-du-Sud aurait méconnu le droit de M. A d'être entendu doit être écarté.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

9. M. A a déclaré aux services de police être marié et père de famille et que les membres de sa famille résident en Tunisie. En outre, il ressort des pièces du dossier que sa date d'entrée sur le territoire français ne peut être que postérieure au 26 mai 2022 de telle sorte qu'à la date de la décision attaquée, sa durée de présence était faible. Par suite, le préfet de la Corse-du-Sud n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français.

10. En quatrième lieu, aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "

11. Ainsi qu'il a été dit au point 8, si M. A a déclaré être père de famille et que ses enfants résident en Tunisie. Par suite, il n'est pas fondé à se prévaloir de la méconnaissance des stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Ce moyen doit être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

13. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision.() " Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : ()3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () ".

14. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté que M. A ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français. S'il soutient qu'il a déposé une demande de délivrance d'un titre de séjour et produit devant le tribunal la copie d'un dossier daté du 11 avril 2024 et la preuve d'achat d'un timbre fiscal électronique datée du 19 mars 2024, ces pièces ne permettent pas d'établir qu'il avait effectivement déposé sa demande à la date de la décision attaquée. Au surplus, n'étant pas citoyen de l'Union européenne il ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français durant deux ans :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () "

17. Eu égard à la faible durée de séjour de M. A en France, à ce qui a été indiqué au point 8, et en dépit du fait qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public et n'a jamais refusé d'exécuter une précédente décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet de la Corse-du-Sud n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale en prononçant cette interdiction de retour sur le territoire français et en en fixant la durée à deux ans.

18. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A tendant à l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français durant deux ans doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

19. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ".

20. Dès lors que l'intéressé ne pouvait quitter immédiatement le territoire français mais que son départ constituait une perspective raisonnable, le préfet a pu l'assigner à résidence sans entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. En se bornant à soutenir que la mesure est disproportionnée en qu'il se trouve en difficulté pour se rendre quotidiennement dans les locaux de la police aux frontières de l'aéroport d'Ajaccio, il n'assortit pas ce moyen de précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.

21. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du 17 avril 2024 du préfet de la Corse-du-Sud. Sa requête doit être rejetée, y compris ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais liés au litige :

22. M. A succombant à l'instance, sa demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens ne saurait être accueillie.

D É C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de la Corse-du-Sud.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2024.

La magistrate désignée,

Signé

N. BLa greffière,

Signé

H. MANNONI

La République mande et ordonne au préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

H. MANNONI

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