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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2400511

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2400511

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2400511
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 avril 2024, M. A B, représenté par Me Labouret-Maurel, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n°24 2B 148 du 8 avril 2024 par lequel le préfet de la Haute-Corse a retiré sa carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier ", l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et l'a soumis à une obligation de présentation quotidienne dans les locaux de la gendarmerie de Ghisonaccia ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse de réexaminer sa situation et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le requérant soutient que :

En ce qui concerne le retrait de son titre de séjour :

- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas été entendu dans le cadre d'une procédure contradictoire, qu'il ne parle pas le français et ne le comprend pas contrairement à ce qu'indique la décision attaquée ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- il n'a pas été procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- cette décision porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale eu égard à la circonstance qu'il est le seul membre de la famille à pouvoir aider son épouse en situation de handicap et à pouvoir s'occuper de leur fille.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'il est arrivé en France en 2021 et dispose d'un titre de séjour pluriannuel valable jusqu'en 2025, qu'il est marié avec une compatriote titulaire d'une carte de résident dont l'ensemble de la famille est en situation régulière sur le territoire et qu'il est père d'une enfant âgée de cinq ans dont il s'occupe au quotidien ;

- cette décision viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 mai 2024, le préfet de la Haute-Corse conclut au rejet de la requête. Le préfet soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Nathalie Sadat, conseillère ;

- et les observations de Me Labouret-Maurel, avocate de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain, s'est vu délivrer le 19 août 2022 une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier " d'une durée de trois ans. Par un arrêté du 8 avril 2024 dont il demande l'annulation, le préfet de la Haute-Corse a retiré son titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que le requérant est marié à une compatriote, que cette dernière est titulaire d'une carte de résident et qu'une enfant âgée de 5 ans est née de cette union. Le requérant soutient sans être contredit que son épouse est en situation de handicap et bénéficie de l'allocation adulte handicapé ainsi que d'une aide humaine dans le cadre d'une prestation de compensation du handicap. Il produit à l'appui de sa requête plusieurs attestations circonstanciées émanant de membres de sa famille mais corroborées par une attestation du médecin traitant de sa fille qui indique que la mère de l'enfant est " atteinte de troubles psychotiques chroniques qui imposent la présence de son mari avec elle " et que cette dernière " n'est pas en état d'effectuer les tâches ménagères et de s'occuper de son enfant ". Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que la décision relative à son droit au séjour porte, nonobstant la circonstance qu'il n'a pas quitté le territoire ainsi que le lui en faisait obligation son titre saisonnier, une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie familiale normale. Il suit de là que ce moyen doit être accueilli.

4. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 8 avril 2024.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, comme le demande M. B, que sa situation soit réexaminée dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et qu'un récépissé de demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable le temps de cette instruction lui soit délivré dans le même délai. Il y a lieu pour le tribunal d'ordonner ces mesures.

Sur les frais liés au litige :

6. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 8 avril 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Corse de réexaminer la situation de M. B et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valable le temps de l'instruction dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Haute-Corse.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, où siégeaient :

- M. Pierre Monnier, président ;

- Mme Pauline Muller, conseillère ;

- Mme Nathalie Sadat, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

N. SADATLe président,

Signé

P. MONNIER La greffière,

Signé

R. ALFONSI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

R. ALFONSI

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