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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2400564

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2400564

mardi 17 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2400564
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationRéconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bastia a examiné la requête de M. B, ressortissant marocain, contestant l'arrêté préfectoral du 22 avril 2024 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de cinq ans. Le requérant invoquait notamment une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant, en raison de sa vie privée et familiale en France et de son implication dans une mesure d'assistance éducative pour son fils. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés, considérant que la décision était suffisamment motivée, que la procédure était régulière et que l'atteinte à la vie privée et familiale n'était pas disproportionnée au regard de la menace pour l'ordre public que constituait le comportement de l'intéressé. La solution retenue est le rejet de la requête, sur le fondement des articles L. 611-1, L. 612-2 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 8 mai 2024, 26 juin 2024, 2 septembre 2024 et 3 octobre 2024, M. C B, représenté par Me Carrega, demande au tribunal ;

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 22 avril 2024 par lequel le préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de cinq ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud de procéder au renouvellement de sa carte de résident.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'elle n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire ;

- il revenait au préfet de saisir la commission du titre de séjour ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen approfondi de sa situation ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait car il a sollicité le renouvellement de son titre de séjour de sorte que le préfet ne pouvait pas se fonder sur le 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en ce qu'elle porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 3-1, 7, 8 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors qu'il s'occupe de son fils et que sa présence sur le territoire français est nécessaire pour participer à une mesure d'assistance éducative décidée par jugement en assistance éducative du 3 septembre 2024 ;

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 631-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant du refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constituant pas une menace pour l'ordre public au sens des dispositions du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ne pouvait faire l'objet d'un refus de délai de départ volontaire ;

- cette décision viole les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme en ce qu'elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans :

- cette décision est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle porte atteinte à sa liberté de circulation ;

- il justifie de circonstances humanitaires prévues par l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale ;

Par des mémoires en défense, enregistrés les 12 juillet 2024 et 15 novembre 2024, le préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Sadat pour statuer sur les requêtes présentées sur le fondement du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience ;

Ont été entendues au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sadat, conseillère ;

- les observations de Me Carrega, avocate de M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens et ajoute que M. B a insisté auprès de son conseiller pénitentiaire d'insertion et de probation pour qu'il soit mis fin à son placement sous bracelet électronique afin de retourner en prison car l'absence de titre de séjour l'empêchait de trouver un emploi.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, né le 14 avril 1983, de nationalité marocaine, est entré en France en décembre 1984 dans le cadre d'une procédure de regroupement familial. L'intéressé, titulaire d'une carte de résident délivrée le 26 juin 2002, renouvelée le 26 juin 2012 et valable jusqu'au 25 juin 2022, s'est vu délivrer un récépissé de demande de titre de séjour valable du 28 février 2023 au 28 août 2023. Par un arrêté du 22 avril 2024, notifié le 25 avril 2024, dont M. B demande au tribunal de prononcer l'annulation, le préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de cinq ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant et qu'elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

3. Si la légalité d'une décision doit être appréciée à la date à laquelle elle a été prise, il incombe cependant au juge de l'excès de pouvoir de tenir compte, le cas échéant, d'éléments objectifs antérieurs à cette date mais révélés postérieurement.

4. Il ressort des pièces du dossier que le requérant, né le 14 avril 1983, est entré en France en décembre 1984 dans le cadre d'une procédure de regroupement familial et qu'il a bénéficié à ce titre d'une carte de résident dont il a sollicité en dernier lieu le renouvellement le 28 février 2023. En vertu d'un jugement du juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire D du 18 mars 2022, il s'est vu reconnaître, conjointement avec la mère, l'autorité parentale sur son fils, prénommé A et a bénéficié d'un droit de visite les première, troisième et éventuelle cinquième semaine de chaque mois, du vendredi 18h au lundi matin, heure de la classe, la moitié des petites vacances scolaires excédant cinq jours et pendant les vacances estivales entre le 1er juillet et le 31 août. En outre, il ressort du jugement en assistance éducative du tribunal pour enfants D en date du 3 septembre 2024, intervenu à la suite d'une mesure judiciaire d'investigation éducative ordonnée le 6 février 2024 au bénéfice du fils du requérant, que le juge des enfants a pris en compte la circonstance que l'enfant est atteint d'un trouble autistique, que " la mère de famille refuse que le requérant voit son fils et ce, en dépit de la décision du juge aux affaires familiales octroyant un droit de visite et d'hébergement au père de famille ", a relevé " qu'il est en revanche certain que la rupture totale des liens entre le père et le fils, à l'initiative de [la mère], n'est pas justifiée ", a déploré l'absence de la mère et de l'enfant aux audiences du 6 février et 3 septembre 2024 et ordonné que la mesure mise en place comporte notamment une veille quant à l'entourage de la mère de famille " afin de s'assurer que l'enfant n'évolue pas dans un environnement peu propice à son bon développement ". En outre, si la mère de l'enfant a déclaré aux services de police avoir saisi le juge aux affaires familiales au mois de novembre 2023 afin d'obtenir la garde exclusive et l'autorité parentale exclusive de l'enfant, une telle demande ne ressort d'aucune pièce du dossier.

5. Ainsi, ces éléments révèlent la persistance de liens entre M. B et son fils. Dès lors, dans les circonstances particulières de l'espèce, nonobstant ses nombreux antécédents judiciaires et la circonstance qu'il ait été condamné le 9 février 2024 à une peine de 8 mois d'emprisonnement délictuel pour des faits de récidive de conduite d'un véhicule sans permis, et de récidive de conduite d'un véhicule en ayant fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants et que la mesure de détention à domicile sous bracelet électronique dont il bénéficiait depuis le mois de juillet 2024 ait été retirée par un jugement du 30 octobre 2024, en obligeant M. B à quitter le territoire français, alors que cette décision a pour effet de priver le jeune A de la présence de son père, le préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud a méconnu les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

6. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, l'arrêté du 22 avril 2024 par lequel le préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud a fait obligation à M. B de quitter le territoire français sans délai doit être annulé, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions du même jour par lesquelles le préfet a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement implique seulement que la demande de renouvellement du titre de séjour de M. B soit réexaminée et qu'une autorisation provisoire de séjour lui soit délivrée sans délai dans cette attente. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud, de procéder à ce réexamen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de délivrer cette autorisation provisoire de séjour.

D É C I D E

Article 1er : L'arrêté du 22 avril 2024 par lequel le préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud, a fait obligation de quitter le territoire français sans délai à M. B, a fixé le pays à destination, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de cinq ans est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois courant à compter de la notification du présent jugement et de mettre sans délai M. B en possession d'une autorisation provisoire de séjour dans l'attente de ce réexamen.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud.

Copie sera adressée au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 décembre 2024.

La magistrate désignée,

Signé

N. SADATLa greffière,

Signé

H. NICAISE

La République mande et ordonne au préfet de Corse, préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Une greffière,

Signé

H. NICAISE

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