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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2400887

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2400887

jeudi 8 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2400887
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationRéconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bastia a rejeté la requête de Mme F, ressortissante brésilienne, qui contestait les arrêtés du préfet de la Haute-Corse du 11 juillet 2024 lui refusant un titre de séjour, lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, prononçant une interdiction de retour de deux ans, et l'assignant à résidence. Le tribunal a écarté le moyen d'incompétence de l'auteur de l'arrêté, la délégation de signature étant régulière. Il a également jugé que la décision de refus de titre de séjour était suffisamment motivée, en se fondant sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions de la requête.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 juillet 2024, Mme G, représentée par Me A, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 11 juillet 2024 par lequel le préfet de la Haute-Corse a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans, ainsi que l'arrêté du préfet du 16 juillet 2024 l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et un titre de séjour dans le délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse de lui restituer son passeport, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve qu'il renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

La requérante soutient que :

- l'arrêté litigieux portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire, est entaché d'une incompétence de son auteur ;

- la décision portant refus de titre de séjour est insuffisamment motivée ;

- cette décision est entachée d'un vice de procédure en ce qu'elle n'a pas été précédée de la saisine de la commission du titre de séjour ;

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée au regard des dispositions du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit, faute pour son auteur de s'être prononcé sur chacun des critères énoncés au III de l'article L. 511-1 ;

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur d'appréciation ;

- l'arrêté portant assignation à résidence est entaché d'une incompétence de son auteur ;

- cet arrêté est entaché d'une insuffisante motivation et d'un défaut d'examen sérieux de sa situation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 août 2024 à 10h27, le préfet de la Haute-Corse conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient que les moyens soulevés par Mme F ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Jan Martin, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes présentées sur le fondement du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 8 août 2024 à 11h en présence de Mme Nicaise, greffière d'audience, M. C a lu son rapport et a entendu les observations de M. E, représentant le préfet de la Haute-Corse.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 11h15.

Considérant ce qui suit :

1. Ressortissante brésilienne née en 1991, Mme F a présenté, le 18 juillet 2023, une demande d'admission exceptionnelle au séjour. Par l'arrêté du 11 juillet 2024, le préfet de la Haute-Corse a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans. Puis, par l'arrêté du 16 juillet 2024, le préfet l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Mme F demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur le surplus des conclusions de la requête :

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 11 juillet 2024 :

3. Le préfet de la Haute-Corse a, par un arrêté n° 2B-2023-06-30-00002 du 30 juin 2023 publié au recueil des actes administratifs spécial n° 2B-2023-06-008 du même jour, donné délégation à Mme B, directrice de cabinet du préfet de la Haute-Corse, à l'effet de signer notamment toutes décisions, arrêtés et mesures d'éloignement concernant les étrangers séjournant irrégulièrement sur le territoire français prises en application des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

S'agissant de la décision de refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, l'arrêté litigieux, en tant qu'il porte refus de titre de séjour, comporte l'ensemble des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes des deux premiers alinéas de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. ".

6. Il est constant que la requérante est entrée sur le territoire français en 2020. Dans ces conditions, contrairement à ce qu'elle soutient, le préfet n'était pas tenu de saisir la commission du titre de séjour. Il s'ensuit que le moyen tiré du vice de procédure ne peut qu'être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Ainsi qu'il a été dit au point 6, Mme F est entrée sur le territoire national en 2020. Elle a fait l'objet d'un arrêté du 18 juillet 2022 par lequel le préfet de la Haute-Corse a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français. Si elle prétend qu'elle n'a conservé aucune attache dans son pays d'origine, elle ne produit aucune pièce de nature à l'établir, ni à démontrer qu'elle aurait tissé des liens personnels en France, hormis trois attestations indiquant que l'intéressée est une personne sérieuse, intégrée et serviable. Dès lors, sans que la requérante puisse utilement se prévaloir de ce qu'elle ne bénéficie d'aucune perspective professionnelle au Brésil, le moyen tiré de ce que le préfet de la Haute-Corse aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ne peut qu'être écarté.

9. En quatrième lieu, le moyen tiré de ce que le préfet de la Haute-Corse aurait entaché son appréciation de la situation personnelle de Mme F d'une erreur manifeste doit être écarté par les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent.

S'agissant de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ". Aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".

11. Si le préfet de la Haute-Corse a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans à l'encontre de Mme F, il n'a en revanche pas motivé cette décision à l'aune des critères fixés à l'article L. 612-10. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que cette décision est entachée d'un défaut de motivation.

12. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête dirigés contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, Mme F est uniquement fondée à demander l'annulation de cette dernière décision.

En ce qui concerne les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 16 juillet 2024 :

13. En premier lieu, par un arrêté du 2 mai 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, le préfet de la Haute-Corse a donné délégation de signature à M. D, directeur de la citoyenneté et des libertés publiques à l'effet de signer, en cas d'absence ou d'empêchement du secrétaire général de la préfecture de la Haute-Corse ou du directeur de cabinet du préfet, tous décisions, arrêtés et mesures d'éloignement concernant les étrangers séjournant irrégulièrement sur le territoire français et les décisions en matière de rétention ou d'assignation à résidence des étrangers objets de ces mesures.

14. En deuxième lieu, la décision attaquée vise expressément les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment l'article L. 731-1, dont elle fait application et mentionne les circonstances de fait qui constituent le fondement, notamment la circonstance que l'intéressée s'est maintenue en France de manière irrégulière. Par suite, la décision portant assignation à résidence est suffisamment motivée.

15. En troisième lieu, pour le même motif que celui retenu au point précédent, il ne ressort pas de la motivation de l'arrêté attaqué que le préfet de la Haute-Corse n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle et familiale du requérant.

16. Il résulte de ce qui précède que Mme F n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 16 juillet 2024.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

17. L'exécution du présent jugement n'implique ni la délivrance à la requérante d'une autorisation provisoire de séjour et d'un titre de séjour ni la restitution de son passeport. Il s'ensuit que les conclusions de la requête à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'astreinte doivent également être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Mme F a obtenu provisoirement le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me A, avocat de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me A d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme F par le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros sera versée à cette dernière.

D É C I D E :

Article 1er : Mme F est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Haute-Corse du 11 juillet 2024 en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français durant deux ans est annulé.

Article 3 : L'Etat versera à Me A la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme F.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme G et au préfet de la Haute-Corse.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 août 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

J. C

La greffière,

Signé

H. NICAISE

La République mande et ordonne préfet de la Haute-Corse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

Signé

H. NICAISE

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