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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2400976

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2400976

mercredi 28 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2400976
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationRéconduite à la frontière

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Bastia annule l'arrêté du 31 juillet 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud avait prononcé une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans contre M. B, ressortissant marocain. Le tribunal estime que cette décision méconnaît l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant, en ce qu'elle porte atteinte à l'intérêt supérieur des enfants mineurs du requérant, compte tenu de sa prise en charge pour violences conjugales et de l'état de santé précaire de son épouse. La solution retenue est l'annulation de l'arrêté pour excès de pouvoir, sans examen des autres moyens. Les textes appliqués sont la Convention relative aux droits de l'enfant et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 août 2024, M. A B, représenté par Me Carrega, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 31 juillet 2024 par lequel le préfet de la Corse-du-Sud a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le requérant soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen approfondi de sa situation administrative, familiale, sociale et professionnelle ;

- cet arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en ce qu'il porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- cet arrêté viole les stipulations des articles 3, 7, 8, et 9 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la décision par laquelle la présidente du tribunal a désigné M. Pierre Monnier, vice-président, pour statuer sur les requêtes présentées sur le fondement du livre VI du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu :

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 26 août 2024 à 14 heures en présence de M. Baptiste Lelièvre, greffier d'audience, M. Pierre Monnier a lu son rapport et ont été entendues les observations de Me Carrega, avocate de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 18 décembre 1978, est entré régulièrement sur le territoire en 2010. Titulaire d'une carte de résident délivrée en octobre 2013, il en a sollicité le renouvellement le 3 novembre 2023. Par un arrêté du 27 mars 2024, le préfet de la Corse-du-Sud a refusé de renouveler sa carte de résident, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de cinq ans. Par un jugement du 5 juillet 2024, le tribunal de céans a rejeté les conclusions tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire sans délai et a annulé la décision portant interdiction de retour sur le territoire français durant cinq ans au motif qu'en fixant la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français à cinq ans, le préfet de la Corse-du-Sud avait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales. Ce jugement a en outre enjoint au préfet de la Corse-du-Sud de se prononcer sur la durée d'interdiction de retour sur le territoire français dans le délai d'un mois suivant la notification du présent jugement. Par deux arrêtés en date du 31 juillet 2024, le préfet de la Corse-du-Sud a, d'une part, prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et, d'autre part, assigné M. B à résidence dans le département de la Corse-du-Sud pour une durée de 45 jours. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de l'arrêté portant interdiction de retour sur le territoire français.

2. Aux termes de l'article 3-1 de la convention signée à New York le 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, () l'intérêt de l'enfant doit être une considération primordiale ". Les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

3. M. et Mme B ont trois fils dont le puîné et le cadet, respectivement nés le 24 août 2007 et le 22 juin 2015, sont mineurs. Si M. B a fait l'objet de condamnations pour violences sur ses enfants et sur sa femme, il ressort des pièces du dossier, notamment d'une attestation de suivi en date du 19 juillet 2024 émanant de l'administration pénitentiaire, qu'il a été pris en charge par le centre de prise en charge des auteurs de violences conjugales depuis sa condamnation par le tribunal correctionnel d'Ajaccio du 4 octobre 2022, qu'il n'a fait l'objet d'aucun autre signalement pour violences conjugales depuis lors alors qu'aucune interdiction de contact n'a été prononcée et que sa prise en charge lui a permis de reconnaître sa responsabilité et de mettre en place des changements positifs dans ses relations familiales. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme B, qui ne parle pas le français et dont l'état de santé est précaire, ne pourra pas travailler pour suppléer son époux afin de subvenir aux besoins de sa famille. Dans ces conditions, le requérant est fondé à soutenir que l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant en méconnaissance des stipulations citées au point 2.

4. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du 31 juillet 2024 portant interdiction du territoire doit être annulé sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête.

Sur les frais liés au litige :

5. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accueillir les conclusions du requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Corse-du-Sud.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 août 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

P. MONNIERLe greffier,

Signé

B. LELIÈVRE

La République mande et ordonne au préfet de la Corse-du-Sud en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier,

Signé

B. LELIÈVRE

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