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AccueilJurisprudence administrativeN° TA20-2500044

Tribunal Administratif de Bastia — Décision N° TA20-2500044

vendredi 31 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Bastia
SectionTribunal Administratif de Bastia
N° DossierTA20-2500044
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationRéconduite à la frontière
Avocat requérantRALITERA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 10 et 29 janvier 2025, M. B E, représenté par Me Ralitera, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir les décisions du 8 janvier 2025 par lesquelles le préfet de la Haute-Corse l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et l'a assigné à résidence dans le département de la Haute-Corse pour une durée de 45 jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse et de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'une semaine à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 80 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 80 euros par jour de retard et de lui délivrer un récépissé avec autorisation de travail ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Corse de de lui délivrer un titre de séjour en tant que salarié dans un délai d'une semaine à compter de la présente décision sous astreinte de 80 euros par jour de retard et de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de condamner l'Etat à verser à son conseil la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Le requérant soutient que :

- les décisions portant obligation de quitter le territoire à destination de Madagascar et interdiction de retour sur le territoire français sont entachées d'illégalité externe dès lors qu'elles ont été prises par une autorité incompétente et sont insuffisamment motivées ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'illégalité interne dès lors qu'elle méconnaît des dispositions des articles L. 435-1 et L. 511-4 10° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et d'erreur de droit dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- la décision fixant le pays de destination est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation individuelle, est disproportionnée et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et d'erreur de droit dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- l'arrêté portant assignation à résidence devra être annulé par voie de conséquence des autres décisions.

Par lettre du 27 janvier 2025, le tribunal a informé les parties, par application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen soulevé d'office tiré d'une substitution de base légale, les dispositions du 2° ou 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée, du séjour des étrangers et du droit d'asile devant en l'espèce être substituées aux dispositions du 1° du même article.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Pierre Monnier, vice-président, pour statuer sur les demandes présentées au titre de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pierre Monnier ;

- et les observations de M. E, assisté par voie téléphonique de Mme D, interprète en langue malgache.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E, ressortissant malgache né le 20 octobre 1996, demande au tribunal d'annuler les décisions du 8 janvier 2025 par lesquelles le préfet de la Haute-Corse l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et l'a assigné à résidence.

Sur la légalité externe :

2. En premier lieu, les décisions du 8 janvier 2025 ont été signées par M. A C, attaché d'administration de l'Etat, chef du bureau de l'immigration et de l'intégration, qui a reçu délégation à cet effet en vertu de l'article 5 de l'arrêté du préfet de la Haute-Corse n° 2B-2024-10-10-00001 en date du 10 octobre 2024 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doivent être écartés.

3. En second lieu, les décisions portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire et interdisant son retour sur le territoire français sont prises au visa des dispositions applicables, notamment les articles L. 611-1 1°, L. 612-2, L. 612-3 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionnent avec suffisamment de précision les éléments de faits propres à la situation particulière du requérant, notamment qu'il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'admission exceptionnelle au séjour le 17 octobre 2023, qu'il n'a pas formulé de demande d'asile, qu'il ne peut se prévaloir de sources légales de revenu. Elles comportent ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation doivent être écartés comme manquant en fait.

Sur la légalité interne :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () / 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / () ". D'autre part, aux termes de l'article. R. 432-1 du même code : " Le silence gardé par l'administration sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ", et l'article R. 432-2 de ce code énonce que " La décision implicite mentionnée à l'article R*432-1 naît au terme d'un délai de quatre mois ".

5. Le requérant justifie être entré sur le territoire français le 31 mai 2019 sous couvert d'un visa valable du 22 mai 2019 au 7 juin 2019. C'est donc à tort que le préfet de la Haute-Corse a estimé qu'il entrait dans le cadre des dispositions de l'article L. 611-1 alinéa 1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif qu'il ne pouvait justifier être entré régulièrement sur le territoire français. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que M. E a sollicité le 17 octobre 2023 une demande d'admission exceptionnelle au séjour. En vertu des dispositions combinées des articles R. 432-1 et R. R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, une décision implicite de rejet est née au terme d'un délai de quatre mois, soit le 17 février 2024.

6. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

7. En l'espèce, l'obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de M. E a été prise après le rejet implicite de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, de sorte qu'elle trouve son fondement légal dans les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée, du séjour des étrangers et du droit d'asile qui peuvent être substituées à celles du 1° du même article dès lors, en premier lieu, que M. E se trouvait dans la situation où, en application du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée, du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Haute-Corse pouvait décider de prononcer à son encontre une obligation de quitter le territoire français, en deuxième lieu, que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et, en troisième lieu, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

8. Enfin, les dispositions précitées de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permettent à l'autorité administrative d'obliger un étranger à quitter le territoire français même si ce dernier ne constitue pas une menace à l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

9. En deuxième lieu, la violation des dispositions l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'instituent pas un cas de délivrance de plein droit d'un titre de séjour, ne peut pas être utilement invoquée à l'encontre d'une obligation de quitter le territoire français fondée sur les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. En troisième lieu, le requérant invoque les dispositions du 10° de l'article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version en vigueur avant le 1er mai 2021. Si ces dispositions ont été abrogées et codifiées à l'identique à compter du 1er mai 2021 au 9° de l'article 611-3 du même code, ces dispositions, restées en vigueur et applicables aux décisions prises jusqu'au 8 janvier 2024, n'étaient plus en vigueur à la date de la décision attaquée du 8 janvier 2025. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions est inopérant. Au demeurant, en tout état de cause, le requérant n'établit pas que, eu égard à la maladie de calcul rénal qu'il invoque, il ne pourrait bénéficier effectivement d'un traitement approprié à Madagascar.

11. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des liberté fondamentales : "Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance " et " il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure, qui dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. Il ressort des pièces du dossier, que M. E, né le 20 octobre 1996, est entré en France le 31 mai 2019 sous couvert d'un visa. Si un fils est né 7 février 2024 en France de sa relation avec une compatriote malgache, il ne ressort pas des pièces du dossier que la cellule familiale ne puisse se reconstituer à Madagascar. S'il soutient être bien intégré, notamment professionnellement, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il disposerait encore d'un emploi suite à l'échéance, le 3 mai 2024, de son dernier contrat à durée déterminée. Enfin, s'il n'est pas contesté qu'il a des oncles, tantes et cousins en France, il ressort des pièces du dossier qu'il a toujours à Madagascar sa mère et l'un de ses frères. Dans ces conditions, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées. Par suite, le moyen doit être écarté.

13. En cinquième lieu, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français qui ne fixe pas le pays de destination.

14. En sixième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

15. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 12, notamment du fait qu'il n'y a pas d'obstacle à ce que l'enfant puisse rejoindre son père à Madagascar avec sa mère, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

16. En septième et dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

17. Si M. E fait état de ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine en soutenant qu'il y a subi des agressions physiques et qu'il y est encore recherché suite aux poursuites dont il a fait l'objet, il n'apporte aucun élément de nature à établir ses allégations, au demeurant peu circonstanciées. Il n'a d'ailleurs présenté aucune demande d'asile depuis son arrivée en France le 31 mai 2019. Par suite, doit être écarté le moyen tiré de ce que le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an :

18. En premier lieu, il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation du requérant avant l'édiction de la décision en litige.

19. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

20. M. E a fait l'objet le 8 janvier 2025 d'une obligation de quitter le territoire français sans délai. Par suite, seules des circonstances humanitaires pouvaient faire obstacle à ce que soit prononcée à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Compte tenu de ce qui a été exposé précédemment, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E justifie de telles circonstances qui auraient pu conduire l'autorité administrative à ne pas prononcer d'interdiction de retour sur le territoire français. Bien que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public, la décision attaquée, eu égard à la durée d'un an fixée par le préfet ne méconnaît pas les dispositions précitées et ne présente pas un caractère disproportionné.

21. En troisième et dernier lieu, compte tenu des éléments rappelés au point précédent, la décision attaquée ne peut être regardée comme étant entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

22. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment l'arrêté portant assignation à résidence ne saurait être annulé par voie de conséquence.

23. Il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation des décisions attaquées. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées dès lors que l'Etat n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B E et au préfet de la Haute-Corse.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 janvier 2025.

Le magistrat désigné,

Signé

P. MONNIERLa greffière,

Signé

R. ALFONSI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

La greffière,

Sign

R. ALFONSI

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