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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2200304

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2200304

jeudi 26 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2200304
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantNOURANI LYLIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 1er février 2022 et 19 mai 2022, Mme C A, représentée par Me Nourani, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 septembre 2021 par laquelle le préfet de la Nièvre a rejeté sa demande de regroupement familial au bénéfice de son époux ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Nièvre de lui accorder le bénéfice du regroupement familial dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement et sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, à défaut, dans le même délai et sous la même astreinte, de procéder au réexamen de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Mme A soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- son droit d'être entendue a été méconnu ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de fait et d'une appréciation inexacte de sa situation ;

- la décision attaquée méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 1er mars 2022 et 24 mai 2022, le préfet de la Nièvre conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient que les moyens invoqués par Mme A ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2018-1173 du 19 décembre 2018 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- le décret n° 2019-1387 du 18 décembre 2019 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante de nationalité guinéenne née le 4 janvier 1994, titulaire d'une carte de résident de dix ans délivrée le 28 août 2019, a déposé une demande de regroupement familial au bénéfice de son époux le 22 septembre 2020. Par une décision du 27 janvier 2021, le préfet de la Nièvre a rejeté cette demande. Par un jugement du 1er juillet 2021, le tribunal administratif de Dijon a annulé la décision du 27 janvier 2021. Par une décision du 8 septembre 2021, le préfet de la Nièvre, après un nouvel examen de la situation de l'intéressée, a rejeté la demande de regroupement familial sollicitée. Mme A demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

2. En premier lieu, en vertu d'un arrêté du 28 mai 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour de la préfecture de la Nièvre, le préfet de la Nièvre a donné délégation à Mme Blandine Georjon, secrétaire générale de la préfecture de la Nièvre, à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'État dans le département, à l'exception d'actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions en matière de regroupement familial. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, contrairement à ce que fait valoir la requérante, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, notamment les éléments sur lesquels le préfet s'est appuyé pour considérer que Mme A ne remplissait pas les critères légaux de ressources et de logement requis pour bénéficier d'un regroupement familial. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En troisième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que si les stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne s'adressent pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union et que le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est ainsi inopérant, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

5. En l'espèce, Mme A soutient qu'elle n'a pas été mise en mesure de faire utilement valoir des observations sur sa situation professionnelle et son lieu de résidence avant l'édiction du refus de regroupement familial en litige. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, dans le cadre du réexamen de sa demande de regroupement familial consécutif à l'annulation juridictionnelle du précédent refus par jugement du 1er juillet 2021, Mme A a été invitée, par des courriers datés des 26 et 31 août 2021, à s'expliquer sur les documents transmis pour compléter sa demande initiale et notamment sur son lieu de résidence effectif. Ainsi, alors qu'il était loisible à l'intéressée, dans le cadre du réexamen de sa demande de regroupement familial, de faire valoir auprès du préfet tout élément pertinent sur sa situation personnelle, le cas échéant en complétant son dossier, la requérante n'établit ni même n'allègue avoir sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux avant que ne soit prise la décision attaquée. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que la décision litigieuse aurait été prise en méconnaissance du droit d'être entendu.

En ce qui concerne la légalité interne :

6. Aux termes de l'article L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes : / 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille ; / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique () ".

7. En premier lieu, il ne résulte ni des termes de la décision attaquée, laquelle est motivée ainsi qu'il a été dit ci-dessus, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet se serait abstenu de procéder à un examen particulier de la situation personnelle de la requérante, notamment au regard des conditions légales rappelées au point 6 ci-dessus, avant d'édicter le refus de regroupement familial en litige. L'erreur de droit ainsi soulevée doit, dès lors, être écartée.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 421-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur à la date de la demande, dont les dispositions sont désormais codifiées à l'article R. 434-19 du même code : " Des agents spécialement habilités des services de la commune chargés des affaires sociales ou du logement ou, à la demande du maire, des agents de l'Office français de l'immigration et de l'intégration peuvent procéder à la visite du logement, s'il est disponible, pour vérifier s'il réunit les conditions minimales de confort et d'habitabilité. Cette visite doit faire l'objet d'une autorisation écrite du demandeur lors du dépôt de la demande. En cas de refus de l'occupant, les conditions de logement sont réputées non remplies ".

9. Pour rejeter la demande de Mme A, le préfet de la Nièvre a retenu que l'intéressée résidait désormais en région parisienne et non plus à l'adresse déclarée dans sa demande de regroupement familial. Il ressort des pièces du dossier que, si Mme A a déclaré une adresse temporaire chez une connaissance à Villeparisis, le temps d'effectuer son contrat à durée déterminée dans une société implantée à Paris, elle a conservé une adresse à Nevers. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier, notamment de l'attestation de son bailleur, que l'adresse à Nevers à laquelle réside Mme A depuis le 30 avril 2021 ne correspond plus à l'adresse qu'elle avait initialement déclarée lors de sa demande de regroupement familial du 22 septembre 2020. Or il résulte des dispositions citées au point 8 et il ressort des pièces du dossier que seul le logement initialement mentionné a fait l'objet d'une visite en vue d'évaluer sa conformité. Mme A, qui reconnait dans ses dernières écritures ne plus occuper le logement initialement indiqué, fait valoir qu'elle a mentionné sa nouvelle adresse dans le cadre d'une autre démarche administrative effectuée auprès des services de la préfecture de la Nièvre. Toutefois, elle ne peut pas être regardée comme ayant rempli son obligation de déclarer tout changement de situation qui lui a été rappelée dans le formulaire CERFA renseigné lors du dépôt de sa demande de regroupement familial. Par suite, en estimant que l'intéressée ne résidait plus à l'adresse initialement déclarée, le préfet n'a commis aucune erreur de fait.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 434-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'appréciation des ressources mentionnées au 1° de l'article L. 434-7 toutes les ressources du demandeur et de son conjoint sont prises en compte, indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. / Ces ressources doivent atteindre un montant, fixé par décret en Conseil d'Etat, qui tient compte de la taille de la famille du demandeur et doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième () ". Aux termes de l'article R. 411-5 du même code en vigueur à la date de la demande, dont les dispositions sont désormais codifiées à l'article R. 434-4 de ce code : " () les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes () ". Il résulte de ces dispositions que le caractère suffisant des ressources du demandeur est apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) au cours de cette même période, soit en l'espèce de septembre 2019 à août 2020.

11. Par ailleurs, en application des articles 1er des décrets du 19 décembre 2018 et du 18 décembre 2019 visés ci-dessus, le montant horaire brut du SMIC s'élève à 10,03 euros à compter du 1er janvier 2019 et à 10,15 euros à compter du 1er janvier 2020.

12. Il ressort des pièces du dossier, notamment des bulletins de paie des mois de septembre 2019 à février 2020 et de l'attestation Pôle emploi pour la période d'avril 2020 à août 2020, mais également des avis d'imposition sur les revenus 2019 et 2020, que sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, Mme A a perçu des revenus mensuels inférieurs à la moyenne mensuelle du SMIC au cours de cette même période. En outre, la requérante ne peut pas utilement se prévaloir d'une amélioration du niveau de ses ressources en produisant des bulletins de paie postérieurs à la date de la décision attaquée. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 9, Mme A n'a pas mis l'administration en mesure de vérifier la conformité de son nouveau logement comme le prévoient pourtant les dispositions désormais codifiées à l'article R. 434-19 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, en rejetant la demande de regroupement familial au motif que les conditions légales de ressources et de logement pour un foyer de deux personnes n'étaient pas remplies, le préfet de la Nièvre n'a pas fait une inexacte appréciation de la situation de Mme A.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

14. Si, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, le préfet est en droit de rejeter la demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises, il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. Mme A fait valoir qu'elle est présente en France depuis près de onze ans, qu'elle est insérée au sein de la société française, qu'elle est impliquée dans la vie associative et qu'elle est mariée depuis près de trois ans avec son époux pour lequel elle sollicite le bénéfice du regroupement familial. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le mariage du couple a été célébré le 18 janvier 2020 en Côte-d'Ivoire, pays d'origine de son époux, de sorte qu'elle a vécu séparé de ce dernier pendant neuf mois avant de déposer une demande de regroupement familial. En outre, ce mariage est récent à la date de la décision attaquée et aucun élément n'est apporté s'agissant d'une éventuelle communauté de vie antérieure. Enfin, alors que le couple n'a pas d'enfant à charge, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A serait dans l'impossibilité de se rendre en Côte-d'Ivoire pour voir son époux ni que celui-ci ne pourrait pas lui rendre visite régulièrement en France. Dans ces conditions, la décision attaquée ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de Mme A et de son époux au respect de leur vie privée et familiale. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation personnelle de la requérante doit également être écarté.

16. Il résulte de l'ensemble de ce qui a été dit ci-dessus que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

17. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A, n'implique, par lui-même, aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par la requérante doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions combinées du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, une quelconque somme au bénéfice du conseil de Mme A au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, au préfet de la Nièvre et à Me Nourani.

Une copie de ce jugement sera transmise, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 5 janvier 2023 à laquelle siégeaient :

- M. Boissy, président,

- M. Blacher, premier conseiller,

- Mme Hunault, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2023.

Le rapporteur,

S. BLe président,

L. Boissy

La greffière,

E. Herique

La République mande et ordonne au préfet de la Nièvre, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

Le greffier

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