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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2201191

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2201191

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2201191
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 mai 2022, M. C E B, représenté par Me Mifsud, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er avril 2022 par lequel le préfet de l'Yonne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Yonne de lui délivrer un titre de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision lui refusant un titre de séjour doit être regardée comme entachée d'un vice d'incompétence, sauf à justifier d'une délégation conférée à son signataire ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et octroyant un délai volontaire de trente jours sont illégales du fait de l'illégalité de la décision lui refusant un titre de séjour ;

- les décisions octroyant un délai de départ volontaire et fixant le pays de destination sont illégales par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 juillet 2022, le préfet de l'Yonne, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. B la somme de 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir qu'aucun des moyens invoqués n'est fondé.

Par une décision du 16 août 2022, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Par une ordonnance du 23 août 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 9 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Viotti, conseillère,

- les observations de Me Mifsud, représentant M. B et celles de Me Ioannidou, représentant le préfet de l'Yonne.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant ivoirien né le 15 juillet 2003 à Daloa, déclare être entré en France le 1er janvier 2020. Les services de l'aide sociale à l'enfance du département de l'Yonne qui l'ont accueilli en urgence ont conclu à sa majorité le 5 février 2020 et ont refusé de le prendre en charge. M. B a ensuite été placé en garde à vue et un arrêté portant obligation de quitter le territoire français lui a été notifié le jour même. Par une ordonnance de placement provisoire du 15 septembre 2020, le juge des enfants a confié M. B aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de l'Yonne. A sa majorité, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 1er avril 2022 par lequel le préfet de l'Yonne a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par décision du 16 août 2022, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, sa demande tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle provisoire est devenue sans objet.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, par un arrêté du 5 mai 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du même jour, le préfet de l'Yonne a donné délégation à Mme D A, sous-préfète, secrétaire générale de la préfecture de l'Yonne, à l'effet de signer tous arrêtés, décisions, circulaires, rapports, correspondances et documents relevant des attributions de l'État dans le département, à l'exception d'actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions de refus de séjour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte attaqué manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision en litige vise les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment son article L. 423-22. Elle retrace le parcours migratoire de M. B ainsi que son parcours scolaire. Le préfet de l'Yonne indique que M. B ne justifie pas avoir suivi avec réel et sérieux sa formation, et ne démontre pas être dépourvu d'attaches en Côte-d'Ivoire, pour en conclure que l'intéressé ne peut prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet relève également que M. B n'entre dans aucun cas d'attribution d'un titre de séjour en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que sa situation ne présente aucune circonstance exceptionnelle ou humanitaire permettant d'y déroger. Par suite, cette décision est suffisamment motivée.

5. En troisième lieu, la circonstance que le préfet ait délivré à M. B, le 15 novembre 2021, un récépissé l'autorisant à travailler à titre accessoire faisant suite à une demande de " premier titre de séjour portant la mention étudiant ", alors qu'il avait sollicité un titre de séjour portant la mention " travailleur temporaire ", dont le récépissé aurait dû l'autoriser à travailler sans restriction, ne saurait révéler, par elle-même, un défaut d'examen de sa situation personnelle, alors que le préfet de l'Yonne a, dans l'arrêté en litige, bien examiné la demande qui lui était soumise sur le fondement du travail. Au demeurant, les services de la préfecture ont remédié à cette erreur en délivrant à M. B un récépissé l'autorisant à travailler le 10 janvier 2022. Par suite, et dès lors qu'il ne ressort ni de la motivation de l'arrêté attaqué, ni des autres pièces du dossier que le préfet de l'Yonne n'aurait pas procédé à un examen complet et attentif de la situation de M. B, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ".

7. Lorsqu'il examine une demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou entre dans les prévisions de l'article L. 421-35 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il a été confié, depuis qu'il a atteint au plus l'âge de seize ans, au service de l'aide sociale à l'enfance. Si ces conditions sont remplies, il ne peut alors refuser la délivrance du titre qu'en raison de la situation de l'intéressé appréciée de façon globale au regard du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française. Le juge de l'excès de pouvoir exerce sur cette appréciation un entier contrôle.

8. Pour refuser de délivrer à M. B un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, le préfet de l'Yonne s'est fondé sur l'absence de réel et de sérieux dans le suivi de sa formation, ainsi que sur les liens qu'il a conservés dans son pays d'origine, la Côte-d'Ivoire.

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été scolarisé en première année de certificat d'aptitude professionnelle (CAP) plomberie, mention " installateur sanitaire " durant l'année 2020-2021. Bien qu'il comptabilise cinquante-six demi-journées d'absence non justifiées, ses résultats scolaires sont satisfaisants et ses professeurs félicitent son sérieux ainsi que son investissement. Il a ensuite, selon les mentions non contestées de l'arrêté en litige, mis fin à sa formation et effectué deux stages, dont un de quelques jours en novembre 2021, lesquels auraient dû conduire à la conclusion d'un contrat de professionnalisation d'un an, mais n'ont pas abouti, " faute d'expérience de l'intéressé ". Le 22 décembre suivant, M. B a obtenu une promesse d'embauche dans le cadre d'un contrat d'apprentissage avec un groupe de la grande distribution. Toutefois, il ressort des courriels échangés entre son éducateur et les services de la préfecture, que ce contrat, qui lui permettait de poursuivre une formation en alternance au sein du centre interpersonnel de formations d'apprentis (CIFA), n'a pu être signé avant le 31 décembre 2021, date limite des inscriptions au CIFA, en raison du récépissé délivré à M. B le 15 novembre 2021 pour une demande de titre de séjour portant la mention " étudiant ", puisqu'il ne lui permettait de travailler " qu'à titre accessoire ". Ces éléments ne sont pas sérieusement contestés par le préfet de l'Yonne, alors au demeurant qu'un récépissé autorisant le requérant à travailler lui a été délivré à compter du 10 janvier 2022. A la suite de cet échec, qui ne peut lui être imputé, M. B s'est inscrit, à compter du 14 février 2022, dans une formation de " préparation à la vie professionnelle " au Greta de l'Yonne, d'une durée de sept-cent-cinquante heures dont deux-cent-quatre-vingt heures en entreprise, afin de consolider son projet de formation, à savoir intégrer un CAP boucher avec un contrat d'apprentissage. Le requérant a notamment suivi un stage dans une boucherie, pour lequel il a donné, ainsi qu'il ressort de la fiche " évaluation des compétences pré-techniques ", toute satisfaction à son employeur. Si ce document, signé le 7 avril 2022, est postérieur à la décision en litige, le juge de l'excès de pouvoir peut le prendre en compte dans la mesure où il atteste d'un état antérieur. Compte tenu de l'ensemble de ce qui précède, en estimant que M. B ne justifiait pas du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, le préfet de l'Yonne a commis une erreur d'appréciation.

10. Dès lors que, ainsi qu'il a été dit au point 7, la situation de l'intéressé doit être appréciée par le préfet de façon globale, la seule circonstance que M. B ne soit pas isolé dans son pays d'origine, ce qu'il ne conteste pas, ne saurait suffire à justifier le refus de lui délivrer le titre de séjour prévu à l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité.

11. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

12. Le préfet de l'Yonne fait valoir, dans son mémoire en défense enregistré le 25 juillet 2022, que M. B a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance à l'âge de dix-sept ans. Il doit ainsi être regardé comme sollicitant une substitution de motif.

13. Il ressort des pièces du dossier que M. B est né le 15 juillet 2003 et qu'il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de l'Yonne par une ordonnance de placement provisoire prise le 15 septembre 2020. A cette date, qui doit être retenue pour apprécier l'âge du requérant pour l'application des dispositions précitées, il avait plus de seize ans révolus et ne pouvait dès lors revendiquer le bénéfice des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

14. Dans ces conditions, dès lors que M. B a été mis à même, par la seule communication du mémoire en défense, de présenter ses observations sur la substitution demandée et que celle-ci ne le prive d'aucune garantie procédurale, il y a lieu de procéder à cette substitution, dans la mesure où le préfet de l'Yonne aurait pris la même décision s'il s'était fondé initialement sur ce motif.

En ce qui concerne la mesure d'éloignement :

15. Les moyens invoqués à l'encontre de la décision lui refusant un titre de séjour ayant été écartés, M. B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision à l'appui de ses conclusions dirigées contre les décisions l'obligeant à quitter le territoire français et lui octroyant un délai de départ volontaire de trente jours.

16. Enfin, il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision obligeant M. B à quitter le territoire français n'est pas entachée des illégalités alléguées. Par suite, l'exception d'illégalité de ces décisions, soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre les décisions lui octroyant un délai de départ volontaire et fixant le pays de destination, ne peut qu'être écartée.

17. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 1er avril 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse quelque somme que ce soit à M. B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

19. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées sur le même fondement par le préfet de l'Yonne.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. B.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par le préfet de l'Yonne sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C E B, au préfet de l'Yonne et à Me Mifsud.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 20 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Olivier Rousset, président,

Mme Marie-Eve Laurent, première conseillère,

Mme Océane Viotti, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

O. ViottiLe président,

O. Rousset

La greffière,

C. Chapiron

La République mande et ordonne au préfet de l'Yonne, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2201191

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