jeudi 10 novembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Dijon |
| Section | Tribunal Administratif de Dijon |
| N° Dossier | TA21-2201431 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème chambre |
| Avocat requérant | CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 28 mai 2022, Mme A D demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 25 avril 2022 par laquelle le préfet de l'Yonne a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
2°) d'annuler la décision du même jour par laquelle le préfet de l'Yonne lui a fait obligation de quitter le territoire français ;
3°) d'annuler la décision du même jour par laquelle le préfet de l'Yonne a fixé le pays de destination ;
4°) d'enjoindre au préfet de l'Yonne de lui délivrer une carte de séjour temporaire dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;
5°) à défaut, d'enjoindre au préfet de l'Yonne de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de cent euros par jour de retard.
Elle soutient que :
- les décisions sont entachées d'incompétence dès lors qu'il n'est pas justifié d'une délégation de signature ;
- elle sont insuffisamment motivées ;
- le préfet a indiqué à tort qu'elle n'avait pas de projet professionnel et qu'elle était sans ressource ;
- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elles méconnaissent l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 septembre 2022, le préfet de l'Yonne, représenté par la SELARL Centaure avocats, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 500 euros soit mise à la charge de la requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la requête est irrecevable ;
- les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de présenter des conclusions à l'audience sur cette affaire en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme C B,
- et les observations de Me Ioannidou, représentant le préfet de l'Yonne.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A D, ressortissante turque née le 25 octobre 1985, déclare être entrée irrégulièrement en France en septembre 2018. Elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 11 octobre 2019, le préfet de l'Yonne a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité et l'a obligée à quitter le territoire français. Mme D a sollicité le 8 juin 2021 la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 25 avril 2022, le préfet de l'Yonne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, par un arrêté n° PREF/SAPPIE/BCAAT/2022/0066 du 4 avril 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour, le préfet de l'Yonne a donné délégation à Mme Dominique Yani, secrétaire générale de la préfecture de l'Yonne, à l'effet de signer tous arrêtés, décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département à l'exception de certains actes au nombre desquels ne figurent pas les décisions en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence manque en fait et doit être écarté.
3. En deuxième lieu, la décision portant refus de séjour vise l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la convention relative aux droits de l'enfant et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et mentionne que Mme D s'est maintenue irrégulièrement sur le territoire français en dépit d'une précédente mesure d'éloignement, qu'elle ne justifie pas d'une insertion dans la société française ni d'aucune attache privée et familiale en France autre que son époux, ses enfants, son frère et sa sœur alors qu'elle n'est pas dépourvue d'attache en Turquie de sorte qu'elle ne remplit pas les conditions pour être admise en séjour. La décision portant obligation de quitter le territoire français vise quant à elle le 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La décision fixant le pays de destination vise enfin l'article L. 612-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que Mme D est de nationalité turque et qu'elle pourra être éloignée à destination du pays dont elle possède la nationalité ou de tout pays dans lequel elle est légalement admissible. Par suite, ces décisions qui comportent les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent, sont suffisamment motivées. Le moyen tiré du défaut de motivation, qui manque en fait, doit être écarté.
4. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l'Yonne n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation de la requérante.
5. En quatrième lieu, si Mme D fait valoir qu'elle a un projet professionnel contrairement à ce qu'aurait indiqué le préfet, il ressort des termes de la décision que le préfet s'est borné à indiquer qu'elle n'avait pas justifié dans sa demande de l'existence d'un projet professionnel permettant de caractériser son insertion dans la société française. Mme D ne justifie pas plus dans sa requête de l'existence d'un projet professionnel précis. En outre, si Mme D conteste ne justifier d'aucune ressource en faisant valoir que son mari travaille, elle ne conteste pas ne pas avoir de ressources propres, autres que celles de son mari. Le préfet a d'ailleurs mentionné dans les décisions attaquées que l'époux de la requérante travaillait sans autorisation sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.
6. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
7. Mme D fait valoir qu'elle est entrée en France le 10 septembre 2018, qu'elle vit avec son époux et ses deux enfants mineurs scolarisés et qu'elle est insérée dans la société française. Toutefois, Mme D n'est présente sur le territoire français que depuis moins de quatre ans à la date de la décision de refus de séjour et elle s'est maintenue en France en dépit d'une précédente mesure d'éloignement datée du 11 octobre 2019, demeurée inexécutée. Son époux et ses enfants, ressortissants turcs comme elle, se trouvent dans la même situation administrative qu'elle de sorte que rien ne paraît faire obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Turquie où Mme D a vécu jusqu'à l'âge de 32 ans et où vivent d'autres membres de sa famille selon les mentions non contestées de la décision attaquée. Excepté la présence d'un frère et d'une sœur en France, Mme D ne justifie pas d'autres liens familiaux en France. La circonstance qu'elle prenne des cours de français et qu'elle ait été bénévole pour une association pendant quelques mois en 2020 ne suffit pas à caractériser une insertion particulière dans la société française. Il en va de même pour la circonstance que son époux est titulaire d'un contrat à durée indéterminée en qualité de cuisinier dans une société de restauration rapide depuis le mois de janvier 2021. Dans ces conditions, malgré les efforts d'intégration de la famille, en refusant la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", le préfet de l'Yonne n'a pas porté au droit de Mme D au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise. Il n'a ainsi méconnu ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 soulevé à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français et celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences des décisions doivent être écartés.
8. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
9. Si Mme D fait valoir que ses enfants ont fixé leurs repères sur le territoire français et que l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français aurait de grave répercussions matérielles et psychologiques pour eux, il ressort des pièces du dossier que ses enfants nés respectivement en 2012 et 2016 ont vécu précédemment en Turquie jusqu'en 2018 et ne sont présents en France que depuis moins de quatre ans à la date des décisions attaquées. S'ils sont depuis lors scolarisés en France, il ne ressort pas des pièces du dossier et n'est pas allégué qu'ils ne pourraient pas poursuivre leur scolarité en Turquie, pays dont ils sont ressortissants et où la cellule familiale a vocation à se reconstituer. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
10. En septième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en tant qu'il est soulevé à l'encontre de la décision fixant le pays de destination, n'est pas assorti de précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.
11. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet de l'Yonne, les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées. Doivent également être rejetées par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte.
Sur les frais liés au litige :
12. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre une somme à la charge de Mme D au titre des frais exposés par l'Etat et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par l'Etat sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au préfet de l'Yonne.
Copie sera adressée au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :
M. Philippe Nicolet, président,
M. Irénée Hugez, premier conseiller,
Mme Pauline Hascoët, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.
La rapporteure,
P. B
Le président,
P. Nicolet
La greffière,
L. Curot
La République mande et ordonne au préfet de l'Yonne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition,
Le greffier,
lc
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