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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2201817

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2201817

lundi 17 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2201817
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationBLACHER Sébastien
Avocat requérantGRENIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 juillet 2022, et un mémoire en production de pièces, enregistré le 15 septembre 2022, Mme F, représentée par Me Grenier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 juin 2022 par lequel le préfet de la Côte-d'Or ne l'a pas autorisée à résider en France au titre de l'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office à l'issue de ce délai ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

* s'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

* s'agissant de la décision fixant un délai de départ volontaire de trente jours :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

* s'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une violation des stipulations de l'articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une violation des stipulations de l'articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Un mémoire en production de pièces, enregistré le 8 septembre 2022, a été présenté par le préfet de la Côte-d'Or.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Blacher, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes prévues par les dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Blacher, magistrat désigné ;

- les observations de Me Grenier, représentant Mme F, qui conclut aux mêmes fins que la requête, en soutenant en outre que la décision attaquée est entachée d'inexactitude matérielle en ce qu'elle indique qu'elle est célibataire et n'a pas d'enfant ;

- les observations de Mme E, représentant le préfet de la Côte-d'Or, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir l'absence de bien-fondé des moyens invoqués.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 11h49.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, ressortissante de nationalité paraguayenne née le 2 juin 1990, est entrée régulièrement en France le 15 octobre 2021 pour y solliciter la reconnaissance de la qualité de réfugiée. Sa demande d'asile a été rejetée par le directeur de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 13 janvier 2022 et le recours contre cette décision a été rejeté par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le 27 mai 2022. Par un arrêté du 23 juin 2022, le préfet de la Côte-d'Or ne l'a pas autorisée à résider en France au titre de l'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Mme F demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions tendant à l'octroi de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

3. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme F, de prononcer l'admission de l'intéressée au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ".

5. En premier lieu, la décision attaquée, qui fait suite au rejet, par le directeur de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), de la demande d'asile de l'intéressée et qui n'avait pas à faire état de l'ensemble des éléments propres à la situation de Mme F, notamment ceux relatifs à sa vie privée et familiale, énonce les éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement et qui permettent à la requérante de comprendre les motifs de l'éloignement prononcé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

6. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée ainsi motivée, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet, qui a notamment vérifié si la mesure d'éloignement ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale, se serait abstenu, préalablement à l'édiction de cette décision, de procéder à un examen particulier de la situation personnelle de Mme F. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

7. En troisième lieu, Mme F fait valoir, lors de l'audience du 15 septembre 2022, que la décision attaquée est entachée d'inexactitude matérielle en ce qu'elle indique qu'elle " déclare être célibataire et ne pas avoir d'enfant ". Toutefois, et d'une part, si Mme F était effectivement enceinte et que cet élément devait être pris en compte par le préfet quand bien même la requérante n'aurait pas porté cette circonstance à la connaissance de l'administration, il est constant qu'elle n'avait effectivement pas d'enfant à la date de la décision attaquée. D'autre part, si Mme F était enceinte de l'enfant issu de sa relation avec M. A rencontré au sein du foyer d'accueil pour demandeurs d'asile dans lequel elle a séjourné à compter du 29 octobre 2021, la relation avec son compagnon présentait un caractère très récent à la date de la décision attaquée. Ainsi, il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il avait tenu compte de la relation entre la requérante et son compagnon. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

9. Mme F fait valoir qu'elle a rencontré au sein du foyer d'accueil des demandeurs d'asile un ressortissant afghan, avec lequel elle entretient une relation amoureuse, que ce dernier est titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle au titre de la protection subsidiaire et qu'elle a donné naissance, le 30 août 2022, à un enfant que son compagnon avait reconnu dès le 7 juin 2022, de sorte que la décision va entraîner leur séparation et l'impossibilité pour ce dernier de voir naître et grandir son enfant. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme F n'a été admise en centre d'hébergement pour demandeur d'asile qu'à compter du 29 octobre 2021, de sorte que la relation avec son compagnon présente un caractère très récent à la date de la décision attaquée. En outre, la requérante et son compagnon ne pouvaient ignorer que leurs perspectives communes d'installation en France étaient incertaines, en l'absence de droit au séjour détenu par Mme F. Par ailleurs, alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que la requérante serait isolée en cas de retour dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 31 ans, rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue hors de France, notamment dans le pays d'origine de l'intéressée. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, eu égard à la durée et aux conditions de son séjour en France, la décision attaquée n'a pas porté au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au but en vue duquel elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet n'a pas entaché sa décision d'éloignement d'une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de l'intéressée.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

11. Alors que l'enfant de Mme F n'était pas encore né à la date de la décision attaquée, elle ne peut utilement soutenir que l'obligation de quitter le territoire prise à son encontre méconnaitrait les stipulations précitées.

En ce qui concerne la décision fixant un délai de départ volontaire de trente jours :

12. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. / Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. ".

13. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, notamment des attestations médicales produites par Mme F, que cette dernière a débuté une grossesse dont le terme théorique est prévu au 18 septembre 2022 et qu'au mois de juin 2022, soit à une période contemporaine à la date de la décision attaquée, l'état de santé de l'intéressée impliquait une absence de déplacement en vue d'éviter un accouchement prématuré préjudiciable à l'enfant comme à sa mère. Ainsi, au vu de ces circonstances particulières, la requérante est fondée à soutenir que le préfet, en ne lui accordant pas, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours, a commis une erreur manifeste d'appréciation de la situation personnelle de l'intéressée.

14. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'autre moyen dirigé contre elle, que la décision fixant un délai de départ volontaire de trente jours doit être annulée.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

15. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que Mme F n'est pas fondée à invoquer, par la voie de l'exception, l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

16. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux précédemment exposés, le moyen, au demeurant non étayé, tiré de ce que la décision attaquée méconnaitrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté.

17. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

18. Mme F fait valoir qu'elle craint pour son sécurité et pour sa vie en cas de retour au Paraguay, dès lors qu'elle a refusé de s'enrôler dans les rangs de l'Armée du peuple paraguayen. Toutefois, l'intéressée n'apporte à l'appui de ses allégations aucun élément probant de nature à établir qu'elle encourrait des risques actuels la visant personnellement en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, la requérante, dont la demande d'asile a, au demeurant, été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides qui a estimé que son récit n'était pas convaincant, n'est pas fondée à soutenir que la décision fixant le pays de destination méconnaitrait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

19. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme F est seulement fondée à demander l'annulation de la décision fixant un délai de départ volontaire de trente jours contenue dans l'arrêté du 23 juin 2022.

Sur les frais liés à l'instance :

20. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de Mme F présentée au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme F est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La décision fixant un délai de départ volontaire de trente jours contenue dans l'arrêté du 23 juin 2022 est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2201817 est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B F, au préfet de la Côte-d'Or et à Me Grenier. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Dijon.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2022.

Le magistrat désigné,

M. CLa greffière,

Mme D

La République mande et ordonne au préfet de la Côte-d'Or en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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