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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2202325

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2202325

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2202325
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantBEN HADJ YOUNES SANA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 septembre 2022, Mme D B, représentée par Me Ben Hadj Younes, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 mars 2022 par laquelle le préfet de la Nièvre a refusé de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport au profit de son fils E B A C ainsi que la décision du 20 juillet 2022 par laquelle le préfet de la Côte-d'Or a rejeté le recours gracieux qu'elle a présenté à l'encontre de la première décision ;

2°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent ou à toute autre autorité administrative territorialement compétente de délivrer la carte nationale d'identité et le passeport à l'enfant E B A C ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision du 29 mars 2022 et la décision de rejet du recours hiérarchique sont insuffisamment motivées ;

- les décisions sont dépourvues de base légale dès lors que le préfet n'a pas de compétence pour remettre en cause la nationalité d'un enfant dont l'un des parents est français ;

- l'administration était en situation de compétence liée pour délivrer les documents sollicités dès lors que les dispositions de l'article 316-1 du code civil n'ont pas été mises en œuvre lors de la reconnaissance de paternité ;

- les décisions sont entachées d'une erreur d'appréciation ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 septembre 2022, le préfet de la Nièvre conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il se réfère à l'argumentation présentée par le préfet de la Nièvre.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 10 novembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pauline Hascoët,

- les conclusions de M. Hamza Cherief, rapporteur public,

- et les observations de Me Djermoune, substituant Me Ben Hadj Younes, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B, ressortissante congolaise, est entrée en France en septembre 2019 accompagnée de ses cinq enfants et a présenté une demande d'asile. Par une décision du 5 janvier 2021, la Cour nationale du droit d'asile lui a octroyé le bénéfice de la protection subsidiaire. Elle a par ailleurs sollicité le 21 octobre 2020 auprès de la mairie de Semur-en-Auxois la délivrance d'une carte nationale d'identité et d'un passeport au bénéfice de son fils E B né le 8 février 2020 en France et reconnu le 15 octobre 2019 par M. F A C, ressortissant français. Par une décision du 29 mars 2022, le préfet de la Nièvre a refusé de délivrer ces documents au motif qu'il existait un doute sérieux quant à la nationalité de l'enfant au regard du caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité. Par un courrier reçu le 2 mai 2022, Mme B a formé un recours hiérarchique auprès du ministre de l'intérieur à l'encontre de cette décision. Par un courrier du 20 juillet 2022, le préfet de la Côte-d'Or a indiqué avoir reçu transmission de ce courrier et que les éléments de réponse avaient déjà été données dans le courrier du 29 mars 2022. Par sa requête, Mme B demande l'annulation des décisions du 29 mars 2022 et du 20 juillet 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision du 29 mars 2022 :

2. En premier lieu, la décision du 29 mars 2022 indique que toute personne sollicitant un passeport français ou une carte nationale d'identité doit à la fois justifier de son état civil et de sa nationalité française, conformément aux dispositions du décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 instituant la carte nationale d'identité et du décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 relatif aux passeports, cite l'article 18 du code civil selon lequel est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français et mentionne ensuite que la reconnaissance de l'enfant de Mme B par M. A C a été effectuée dans un but frauduleux et détaille les éléments qui ont conduit le préfet à retenir qu'il existait un doute sérieux quant à la nationalité de l'enfant, notamment les incohérences relevées lors des entretiens menés respectivement avec la mère et le père déclaré de l'enfant et l'absence de preuve de la participation de M. A C à l'éducation de l'enfant. Par suite, cette décision, qui comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, est suffisamment motivée.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 2 du décret du 22 octobre 1955 susvisé : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande () ". Aux termes du I de l'article 4 du même décret : " En cas de première demande, la carte nationale d'identité est délivrée sur production par le demandeur : / () c) Ou, à défaut de produire l'un des passeports mentionnés aux deux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 susvisé : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande () ". Aux termes du I de l'article 5 du même décret : " En cas de première demande, le passeport est délivré sur production par le demandeur : / () 4° Ou à défaut de produire l'un des titres mentionnés aux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage. / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II ".

4. Par ailleurs, aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français ". Aux termes de l'article 316 du même code : " Lorsque la filiation n'est pas établie dans les conditions prévues à la section I du présent chapitre, elle peut l'être par une reconnaissance de paternité ou de maternité, faite avant ou après la naissance () ". Aux termes de l'article 316-1 de ce code : " Lorsqu'il existe des indices sérieux laissant présumer, le cas échéant au vu de l'audition par l'officier de l'état civil de l'auteur de la reconnaissance de l'enfant, que celle-ci est frauduleuse, l'officier de l'état civil saisit sans délai le procureur de la République et en informe l'auteur de la reconnaissance. / Le procureur de la République est tenu de décider, dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine, soit de laisser l'officier de l'état civil enregistrer la reconnaissance ou mentionner celle-ci en marge de l'acte de naissance, soit qu'il y est sursis dans l'attente des résultats de l'enquête à laquelle il fait procéder, soit d'y faire opposition () ".

5. Pour l'application de ces dispositions, il appartient aux autorités administratives de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de passeport ou d'une carte nationale d'identité sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur. Seul un doute suffisant sur l'identité ou la nationalité de l'intéressé peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement du titre demandé. Dans ce cadre, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre, qu'une reconnaissance de paternité a été souscrite frauduleusement, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la délivrance du titre sollicité.

6. Il résulte de ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à soutenir que les décisions attaquées sont dépourvues de base légale. En outre, il appartient au préfet de refuser la délivrance des titres sollicités en cas de reconnaissance de paternité frauduleuse alors même que la procédure prévue par l'article 316-1 du code civil n'aurait pas été mise en œuvre. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit tenant l'existence d'une situation de compétence liée obligeant le préfet à délivrer les titres sollicités en raison de l'absence de mise en œuvre de la procédure prévue par l'article 316-1 du code civil doit être écarté.

7. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B et M. A C n'ont jamais eu de vie commune, ni avant ni après la naissance de l'enfant. Leurs déclarations lors de leurs auditions respectives par les services de police aux frontières de la Côte-d'Or et par le référent fraude de la préfecture des Deux-Sèvres ne sont pas concordantes concernant les circonstances de leur rencontre et révèlent une méconnaissance flagrante par Mme B de la vie privée de M. A C. A cet égard, si Mme B a déclaré avoir une relation suivie avec M. A C en dépit de leur éloignement géographique, ce dernier n'a pas confirmé ces propos et fait valoir qu'il vivait avec une autre personne à compter du mois de février 2021 et l'agent de police autorisé à consulter le téléphone de Mme B n'a pas constaté qu'il existerait des échanges réguliers écrits ou vocaux correspondant à ceux d'un couple. En outre, il n'est pas sérieusement contesté que l'enfant est né le 8 février 2020 à 36 semaines d'aménorrhée de sorte qu'il a été vraisemblablement conçu en juin 2019, et non en juillet 2019, date de la supposée relation de Mme B avec M. A C en Grèce, avant l'entrée en France de Mme B. Par ailleurs, si Mme B a déclaré que M. A C rendait de temps en temps visite à l'enfant E et qu'il prenait des nouvelles, elle n'a au demeurant présenté au préfet que quelques justificatifs de virements effectués entre juin et août 2020, en décembre 2020 et un chèque de mars 2022 qui sont insuffisants pour caractériser une contribution réelle de M. A C à l'entretien et l'éducation de l'enfant. Il n'est par ailleurs pas contesté que M. A C a reconnu cinq autres enfants, dont un enfant né le 30 juin 2017 pour lequel le préfet avait déjà refusé la délivrance de titres français en raison d'une reconnaissance frauduleuse de paternité, et un autre enfant né le 6 juillet 2021. Enfin, quand bien même Mme B s'est vu reconnaître la protection subsidiaire par une décision du 5 janvier 2021 de la Cour nationale du droit d'asile, cette protection ne lui avait pas encore été reconnue à l'époque de la reconnaissance de paternité qui a pu être effectuée dans le but de lui assurer un droit au séjour en qualité de parent d'enfant français. Dans ces conditions, le préfet de la Nièvre qui a justifié de la prise en compte d'un faisceau d'indices suffisant doit être regardé comme établissant que la reconnaissance de paternité souscrite par M. A C à l'égard de l'enfant E revêt un caractère frauduleux. Par suite, il a pu légalement estimer qu'il existait un doute suffisant sur la nationalité de l'enfant et refuser la délivrance de la carte nationale d'identité et du passeport sollicités en son nom par sa mère.

8. En quatrième lieu, eu égard à ce qui a été dit au point 7 du jugement et à la circonstance qu'il existe un doute sérieux concernant la nationalité de l'enfant E, les moyens tirés de la méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant au sens des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de la méconnaissance du droit au respect de la vie familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision rejetant le recours hiérarchique :

9. Lorsqu'une autorité administrative rejette le recours hiérarchique qui lui est présenté contre la décision du préfet refusant de délivrer une carte nationale d'identité et un passeport, sa décision ne se substitue pas à celle du préfet. Par suite, s'il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre ces deux décisions, d'annuler, le cas échéant, celle prise sur recours hiérarchique par voie de conséquence de l'annulation de celle du préfet, des moyens critiquant les vices propres dont serait entachée la décision rejetant le recours hiérarchique ne peuvent être utilement invoqués au soutien des conclusions dirigées contre cette décision.

10. Ainsi Mme B ne peut utilement soutenir que la décision rejetant son recours hiérarchique est entachée de vices propres. En outre, la requérante n'étant pas fondée à demander l'annulation de la décision du 29 mars 2022, ses conclusions dirigées contre la décision rejetant son recours hiérarchique doivent être également rejetées.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme B doivent être rejetées. Doivent également être rejetées par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, à Me Ben Hadj Younes et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de la Nièvre.

Délibéré après l'audience du 24 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Nicolet, président,

M. Irénée Hugez, premier conseiller,

Mme Pauline Hascoët, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.

La rapporteure,

P. Hascoët

Le président,

P. Nicolet

La greffière,

L. Curot

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

lc

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