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AccueilJurisprudence administrativeN° TA21-2202903

Tribunal Administratif de Dijon — Décision N° TA21-2202903

vendredi 26 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Dijon
SectionTribunal Administratif de Dijon
N° DossierTA21-2202903
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantLABETOULE ANGÉLIQUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 6 novembre 2022, la société Apcarsens, représentée par Me Labetoule, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 septembre 2022, par laquelle le préfet de l'Yonne a suspendu son habilitation à procéder aux opérations d'immatriculation de véhicules ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle ne s'est rendue coupable d'aucun manquement grave et répété au sens de l'article X de la convention d'habilitation ; elle a répondu à toutes les demandes écrites de la préfecture et si elle n'a pas été en mesure de produire l'ensemble des documents réclamés, ce n'est pas de son fait ;

- la concertation prévue en cas de manquements graves et répétés par la convention d'habilitation n'a pas été mise en œuvre par le préfet préalablement à la décision de suspension ; elle n'a été destinataire que de demandes de production de documents et de la décision attaquée ; or la suspension de la convention ne pouvait être prononcée qu'en cas d'échec avéré de la concertation ; la procédure contradictoire préalable prévue par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration n'a pas davantage été respectée ;

- la décision de suspension est disproportionnée ;

- la décision porte atteinte à la liberté d'entreprendre et à la liberté du commerce et de l'industrie ;

Par un mémoire en défense enregistré le 10 octobre 2023, le préfet de l'Yonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 8 décembre 2023 la clôture de l'instruction a été fixée au

30 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de la route ;

- le décret n° 2009-136 du 9 février 2009 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de Mme Ach, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société Apcarsens exerce une activité d'achat-revente de véhicules d'occasion. Par une convention signée le 25 juin 2021 avec la préfecture de l'Yonne, elle a été habilitée à procéder aux opérations d'immatriculation dans le système d'immatriculation des véhicules (SIV). Par courrier recommandé du 26 juillet 2022, la préfecture a engagé une procédure de contrôle conformément à l'article IV de la convention d'habilitation et a sollicité la transmission sous dix jours de vingt-neuf dossiers d'opérations d'immatriculation ainsi que du registre de police pour les années 2021 et 2022. En réponse à cette demande, la société a communiqué par lettre recommandée datée du 5 août 2022 le registre de police et vingt et un dossiers sur les vingt-neuf demandés. Dans ce courrier, elle justifiait l'absence de transmission des huit dossiers manquants par l'utilisation frauduleuse de son habilitation par deux de " ses ex-collaborateurs " contre lesquels elle a porté plainte pour escroquerie le 4 août 2022. Par une décision du

8 septembre 2022, le préfet de l'Yonne a en application de l'article X de la convention suspendu l'habilitation aux opérations d'immatriculation dans le SIV de la société Apcarsens aux motifs que la non communication de dossiers et la saisie sur le SIV de caractéristiques techniques non conformes, constituaient des manquements graves à ses obligations contractuelles. Par la présente requête, la société Apcarsens demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 330-1 du code de la route : " Il est procédé, dans les services de l'Etat et sous l'autorité et le contrôle du ministre de l'intérieur, à l'enregistrement de toutes informations concernant les pièces administratives exigées pour la circulation des véhicules ou affectant la disponibilité de ceux-ci. / Ces informations peuvent faire l'objet de traitements automatisés () ". Le décret du 9 février 2009 portant diverses dispositions relatives aux plaques et inscriptions, à la réception et à l'homologation et à l'immatriculation des véhicules a créé un traitement automatisé, ayant pour objet la gestion des pièces administratives relatives au droit de circulation des véhicules, dénommé " Système d'immatriculation des véhicules " (SIV). En vertu de l'article R. 322-1 du code de la route, la demande de certificat d'immatriculation est adressée au ministre de l'intérieur " par le propriétaire, soit directement par voie électronique, soit par l'intermédiaire d'un professionnel de l'automobile habilité par le ministre de l'intérieur ".

3. Aux termes de l'article IV de la convention d'habilitation individuelle signée le

25 juin 2021 entre la société requérante et le préfet de l'Yonne : " Le professionnel habilité s'engage à : () Transmettre au SIV les données nécessaires aux opérations d'immatriculation des véhicules dans le respect de la réglementation et des règles de fonctionnement du système telles que précisées dans l'annexe technique jointe à la présente convention (annexe 2) ; () Répondre à toute demande écrite des préfectures et de l'Agence nationale des titres sécurisés dans le cadre de leur mission générale de suivi et de contrôle et à ce titre à répondre à toute demande de présentation des dossiers et des pièces sollicitées auprès de ses clients, selon des modalités à définir ultérieurement et d'un commun accord ; prévoir l'archivage des dossiers d'opérations d'immatriculation (pièces justificatives) de véhicules neufs et d'occasion pendant une durée minimum de 5 ans, à partir de la date de demande d'immatriculation, dans des conditions matérielles permettant un archivage physique et/ou dématérialisé sécurisé ; () ".

4. Aux termes de l'article X de la convention d'habilitation individuelle signée le 25 juin 2021 entre la société requérante et le préfet de l'Yonne : " En cas de manquements sérieux et/ou répétés aux obligations à la présente convention du professionnel habilité, le préfet territorialement compétent organise une procédure contradictoire préalable, conformément à l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, pour mettre un terme à ces manquements. En cas d'échec avéré de cette procédure contradictoire préalable, le préfet peut suspendre ou, moyennant le respect d'un préavis de 2 mois, notifier par lettre recommandée avec accusé de réception la résiliation de la présente convention. [] En cas d'urgence ou d'atteinte à l'ordre public, le préfet territorialement compétent peut, conformément à l'article L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration, suspendre avec effet immédiat la présente convention, sans procédure contradictoire

préalable ".

5. Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Aux termes de l'article L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles ; (). ".

6. La société Apcarsens soutient, en premier lieu, que la suspension en litige a été prononcée en méconnaissance des stipulations de l'article X de la convention du 25 juin 2021 dès lors qu'on ne peut lui reprocher aucun manquement grave et répété à ses obligations contractuelles et qu'en violation des stipulations contractuelles précitées et des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, la procédure contradictoire préalable n'a pas été mise en œuvre et l'échec avéré de la procédure de concertation n'a pas été constaté.

7. Toutefois, d'une part, contrairement à ce que fait valoir la société requérante, l'existence de manquements sérieux suffit, alors même qu'ils ne seraient pas répétés, à justifier la suspension de l'habilitation. En l'espèce, il est constant que la société requérante, qui n'avait pas produit le dossier correspondant au véhicule GE-013-YD demandé par la préfecture à trois reprises au mois de juin 2022, n'a pas été en mesure de présenter huit des vingt-neuf dossiers réclamés dans le cadre de la procédure de contrôle engagée le 26 juillet 2022, alors qu'elle était tenue d'archiver et de communiquer ces pièces en application de l'article IV de la convention. En outre, il n'est pas davantage contesté que pour certains des dossiers non transmis, l'analyse du SIV a révélé que des caractéristiques non conformes avaient été saisies. De tels manquements doivent être qualifiés de sérieux au sens de l'article X de la convention sans que la société, dont le dirigeant était seul habilité à faire usage du certificat numérique permettant l'accès au SIV, puisse utilement, pour tenter de s'exonérer, imputer les manquements aux personnes qu'elle présentait dans la plainte déposée le 4 août 2022 comme ses " collaborateurs ".

8. D'autre part, il résulte de la combinaison des stipulations de l'article X de la convention du 25 juin 2021 et des dispositions des articles L. 121-1 et L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration auxquelles elle renvoie que, sauf en cas d'urgence ou d'atteinte à l'ordre public, le préfet ne peut suspendre l'habilitation du professionnel de l'automobile auquel sont reprochés des manquements à ses obligations contractuelles qu'en cas d'échec avéré de la procédure contradictoire préalable qu'il aura organisée.

9. En l'espèce, il est constant que l'administration, qui avait connaissance des manquements de la société requérante depuis le 5 août 2022 a attendu le 8 septembre 2022, soit plus d'un mois, avant de prendre la mesure de suspension. Elle ne saurait dès lors soutenir qu'il existait une situation d'urgence l'empêchant d'organiser la procédure contradictoire préalable. En revanche, il ressort des pièces du dossiers que dans son courrier recommandé du

26 juillet 2022 engageant la procédure de contrôle, le préfet a rappelé à son cocontractant que l'absence de production de tout ou partie des documents demandés entrainerait la suspension de l'habilitation et que la société a dans son courrier du 5 août 2022 donné les raisons pour lesquelles huit des vingt-neuf dossiers réclamés étaient manquants. Dans ces conditions, alors que la convention n'imposait pas à l'administration de mettre en œuvre une procédure de concertation ni de proposer à son cocontractant un rendez-vous afin d'émettre des observations orales dès lors que celui-ci n'avait formulé aucune demande en ce sens, le préfet de l'Yonne est fondé à soutenir que la société Apcarsens a pu s'expliquer sur l'absence de communication de dossiers qui lui est reprochée et sur laquelle est fondée la décision en litige. Si la société requérante n'a pas été mise à même de présenter ses observations sur la saisie dans le SIV de caractéristiques non conformes, il résulte toutefois de l'instruction que le préfet de l'Yonne aurait pris la même décision de suspension en se fondant sur le seul motif tiré de la non communication de dossiers qui, ainsi que cela a été exposé au point 7, est constitutif d'un manquement sérieux aux obligations contractuelle au sens de l'article X de la convention du

25 juin 2021.

10. En deuxième lieu, la société requérante qui n'a pas transmis à l'administration plus du quart des dossiers qui lui étaient réclamés dans le cadre de la procédure de contrôle et qui reconnait que son habilitation personnelle a été utilisée par des tiers pour accéder au SIV, portant ainsi une atteinte grave aux exigences de traçabilité des véhicules immatriculés en France, n'est pas fondé à soutenir que la mesure de suspension attaquée est disproportionnée.

11. La société Apcarsens soutient en dernier lieu que la décision en litige porte atteinte à la liberté d'entreprendre et la liberté du commerce et de l'industrie. Toutefois, l'habilitation qui lui a été accordée n'est pas un droit et sa suspension n'empêche pas la société d'exercer son activité d'achat-revente de véhicules d'occasion. En tout état de cause, si ces libertés sont des libertés fondamentales, elles doivent s'exercer dans le respect de la législation et de la réglementation en vigueur, ce que n'a pas fait la société requérante.

12. Il résulte de ce qui précède que la société Apcarsens n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 8 septembre 2022 par laquelle le préfet de l'Yonne a suspendu son habilitation individuelle à procéder aux opérations d'immatriculation de véhicules.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, verse quelque somme que ce soit à la société Apcarsens au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1er : La requête de la société Apcarsens est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Apcarsens et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de l'Yonne.

Délibéré après l'audience du 18 janvier 2024 à laquelle siégeaient :

M. Olivier Rousset, président,

Mme Marie-Eve Laurent, première conseillère,

Mme Océane Viotti, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 janvier 2024.

Le président-rapporteur,

O. ALa conseillère première assesseure,

M.E Laurent

La greffière,

C. Chapiron

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition,

La greffière,

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